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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/344

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Quelques instans plus tard, le général Lyautey se rendait au palais. Il arriva, à sa manière, brillant, aisé, rapide, en cavalier qui sait que des regards de cavaliers le guettent, mit lestement pied à terre et pénétra dans la cour intérieure, suivi de sa maison militaire et civile. Descendus de leurs chevaux et de leurs mules, tous les gens du palais, dignitaires et serviteurs, accroupis maintenant de chaque côté de la cour, faisaient une frise minuscule de rouges bonnets pointus, de lainages et de pieds nus, au bas des hautes murailles blanches. Le Sultan était assis sur un canapé Louis-Philippe, dans une salle de construction récente, mais assez joliment décorée dans le vieux style arabe. fi. sa droite se tenaient quelques-uns de ses vizirs.

Le Général vint jusqu’à lui, en faisant, aux trois intervalles prescrits par le cérémonial, les trois saluts d’usage. Puis, il lut un discours, auquel Sa Majesté chérifienne répondit, comme veut la caïda, d’une voix basse, inintelligible, en remuant à peine les lèvres. Un interprète traduisait. Mais bien autrement que ces discours, la simple attitude de ces deux hommes, assis maintenant l’un en face de l’autre, et qui s’entretenaient avec une familiarité paisible, faisait passer rapidement mille pensées dans l’esprit. Après la scène de l’hommage sur le plateau désolé, — antique tableau féodal qui, à quelques nuances près, aurait pu figurer dans une chronique de Joinville, de Villehardouin ou de Froissard, — cette conversation intime et parfaitement noble était d’un caractère si moderne, si chargé de l’heure présente et de tous les sentimens de la plus extrême minute ! Le Sultan, un peu lourd, les lèvres assez fortes, le teint sombre, les dents éclatantes, n’avait plus cet air impassible qu’on lui voyait, tout à l’heure, sur son cheval blanc et orange au milieu de son cortège antique. En écoutant le Général, un sourire, plein de bonhomie et de finesse bourgeoise, découvrait ses belles dents et animait un regard, un peu sans vie, mais très doux, qui rappelle que sa mère est née dans la Circassie aux beaux yeux. Toute sa personne détendue dans un sentiment de confiance respirait la sécurité, l’amitié. Et le Général, ferme avec grâce, persuasif et limpide, à mesure qu’il lui présentait quelque personne de sa suite, lui disait ses intentions, son désir, sa volonté de respecter dans ce Maroc, qu’il aimait, que nous aimons, les formes séculaires de sa vie, ses traditions, ses coutumes, les situations héréditaires. Graves questions qui