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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/340

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se trouvaient le plus rapprochés de lui faisaient claquer ces serviettes dans l’air, afin d’écarter les mouches. Immédiatement derrière lui, un cavalier tenait au-dessus de sa tête le parasol de velours vert, insigne de la toute-puissance, et de fois à autre le faisait doucement tourner entre ses doigts, comme une grande fleur, pour suivre les moindres mouvemens de l’auguste cavalier et que jamais son visage ne fût touché du soleil.

Les cuivres et les tambours des nègres de la Garde s’étaient mis à battre aux champs, et nos airs militaires, au pied de ces murs d’un autre âge, retentissaient étrangement sur ce cortège très ancien, comme l’écho triomphant d’un autre rythme de la vie. A côté, d’autres musiciens, vêtus ceux-là de tuniques jonquilles, violettes, amarantes, oranges, vert-citron, un arc-en-ciel fané, un parterre de tulipes éteintes, apâlies par trop, d’heures passées au soleil, enchevêtraient dans ces fanfares guerrières une musique aussi falote, aussi lointaine, aussi passée, aussi conte de fées que les tons de leurs tuniques, — de vieux airs andalous tout en syncopes, en rythmes suspendus, — cependant que, derrière le rouge buisson des soldats qui présentaient les armes, les hauts cavaliers blancs, sous le capuchon pointu, immobiles sur leurs selles, entonnaient d’une même voix sur un air de complainte, en l’honneur du Commandeur des Croyans, une salutation religieuse tout à fait indifférente aux fantaisies des musiques.

Dans ce bruit et la poussière rouge déjà soulevée par le cortège, le Sultan, impassible, avait franchi la porte. Derrière son parasol, le Chambellan du Palais menait la troupe des familiers préposés aux charges de la Cour, les eunuques, les gens des ablutions, les gens du lit, du thé, de l’eau, et aussi les gens de la natte qui étendent, aux heures rituelles, le tapis de prière. Suivaient les gens du sabre, du pistolet, du fusil, de la litière, — tout ce monde à cheval et toujours habillé de ces divines couleurs voilées sous la mousseline et la laine. Des étendards, suspendus à de longues hampes surmontées d’une boule de cuivre, faisaient derrière ces cavaliers un rideau de soies changeantes. Les vizirs et les secrétaires, sortant de l’ombre des murailles, avaient poussé dans le cortège leurs mules sautillantes ; les cavaliers des tribus, pressés derrière la Garde noire, prenaient la suite de l’escorte à mesure qu’elle les dépassait, ou s’élançaient au galop du côté de la tente,