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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/334

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pendant quelques minutes, le cimetière tout entier est comme suspendu à l’effort de ces vingt hommes luttant avec leurs bras pour surmonter les hautes lames qui barrent l’entrée du Bou Regreg. Tous les deux coups de rames, les vingt rameurs se lèvent pour donner un plus grand effort, puis se rasseoient et disparaissent sous le toit que forme au-dessus de leurs têtes les longs manches de leurs avirons. La voix du patron de la barque, debout au gouvernail, ne cesse d’exhorter l’équipage par des objurgations, des plaisanteries, des injures ; et de cette chose noire, vivante, armée de longues pattes menues qui vont et viennent sur la mer, s’élève un long gémissement, à des intervalles très lointains, un morceau de complainte, comme en ont certainement chanté les ancêtres de ces mariniers, enchaînés sur les galères.

Dès que le disque du soleil a effleuré le bord des eaux, il semble précipiter son déclin. En disparaissant sous les vagues, quand le ciel est sans brume, parfois il fait jaillir le fameux rayon vert que les navigateurs ont cherché pendant des années, sur toutes les mers du globe, et qu’ils n’ont rencontré qu’ici. Bien des fois je suis venu, à l’heure du soleil déclinant, sur cette haute dune, mais jamais je n’ai vu le rayon fabuleux surgir des eaux embrasées ; et vraiment, je finis par croire que ce feu d’artifice, que l’on ne voit jamais et que toujours on espère, n’est rien qu’une invention de la fantaisie orientale, une allégorie transparente, une fable qui dirait : « Viens chaque soir au milieu de ces tombes guetter le rayon vert. Si tu ne le vois pas aujourd’hui, reviens demain, après-demain encore. Et quand longtemps ainsi tu auras fatigué ton désir, peut-être, au spectacle apaisant de la mer et de la mort, verras-tu jaillir dans ton âme le rayon qui éclaire la vie. »

Un moment encore, le souvenir du soleil disparu emplit le ciel et les eaux de clarté ; puis, tout en haut du minaret de la Kasbah des Oudayas, et aussi, là-bas, tout au loin, de l’autre côté de l’estuaire, au sommet de la tour carrée de la grande mosquée de Salé, monte au bout de sa poulie la lumière encore bien pâle dans le clair crépuscule, l’étoile qui annonce aux Croyans que l’heure du Moghreb est venue. Alors, çà et là, les burnous assis sur les pierres grises posent leur tapis sur la lande, et le des tourné à l’Océan, les yeux fixés vers la Mecque, commencent de psalmodier la prière.