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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/333

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deux au bord de la mer, sans un buisson, sans un arbre, sous un ciel souvent voilé d’un léger crêpe grisâtre, ils ne ramènent pas l’esprit vers les jardins de cyprès et d’oubli qu’on voit à Constantinople, au Caire ou à Damas. Mais de quel mouvement inattendu, avec quelle force poignante, par-delà des lieues et des lieues de terres battues par le flot, ils emportent l’imagination, le long de l’Atlantique, vers quelque lande de Bretagne, solitaire au bord des grèves !… Si loin que la vue peut s’étendre, ils sont hérissés de pierres grises. Et il y en a des milliers et des milliers de ces pierres grises, à peine plus hautes que le genou, toutes de la même forme carrée, toutes du même granit bleuâtre, mangées par le lichen et la rouille, et accouplées deux par deux à la distance d’un corps étendu. Suivant le mouvement des dunes, elles montent, descendent en lignes longues et serrées, jusqu’aux grands murs d’enceinte qui bordent le rivage, comme pour contenir leur flot. Mais elles franchissent la muraille, envahissent la grève, hérissent de nouveau le rocher et le sable de leur multitude pressée. Seul, l’Océan peut arrêter ce long glissement silencieux, cette marche funèbre des pierres grises.

Sans doute, si les gens d’ici ont fait de ces dunes leurs cimetières, c’est que la terre y était infertile et que ces landes désolées ne pouvaient loger que des morts. Mais la vie donne un sens plus haut à ce qui d’abord n’avait été qu’une pauvre pensée utilitaire ; et personne, visitant ces grands terrains mortuaires, ne peut échapper à l’idée que cette armée de tombes rassemblée sur ce rivage, c’est la protection mystérieuse, l’obstacle quasi infranchissable dressé par les vivans et les morts contre les pensées étrangères qui, portées sur l’Océan, voudraient aborder l’Islam…

Chaque soir, à l’heure du Moghreb, quelques graves burnous, leurs tapis de prière sous le bras, viennent s’asseoir sur la haute d’une du cimetière de Rabat. Le soleil descend lentement jusqu’à toucher le bord des eaux ; les murs de la Kasbah flamboient, et, sous la lumière frisante, chaque petite pierre de tombe devient, d’un côté, un miroir, et de l’autre, une plaque d’ombre. Des vaches, des moutons à l’aventure paissent les chardons poussiéreux. Un vapeur ancré au large envoie ses tristes fumées dans la paix du jour finissant. Une lourde barcasse, armée de vingt rameurs, s’en va décharger le navire, et