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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/332

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Prophète si claire et si mystérieuse : J’aime trois choses, les femmes, les parfums, la prière, mais surtout la prière ?…

Il y a seulement trois ou quatre ans, une barrière de bois, posée à hauteur d’homme en travers de toutes les rues où se trouvait une mosquée, en interdisait le passage aux animaux et aux Juifs. Comme il était naturel, l’interdiction s’étendit jusqu’à nous. Mais pouvions-nous tolérer qu’une seule rue fût barrée par une pensée mystique ? Nous avons fait tomber ces barrières. Les animaux, les Juifs et moi-même nous pouvons passer librement devant les Croyans qui prient. Seulement, cette entrave de bois, que notre orgueil s’imagine avoir renversée, existe toujours, invisible. Je pourrais passer et repasser cent fois devant cette mosquée et devant ces boutiques, sans pénétrer jamais leur mystère. Et c’est toujours ainsi dans ces villes d’Orient. C’est à la fois leur charme et leur ennui. Ce qu’elles offrent d’elles enchante, mais rassasie assez vite par son pittoresque même ; et ce qu’on ne voit pas, après avoir vainement irrité la rêverie, finit par l’épuiser, car ce qui se dérobe à un premier regard, on ne le saisira jamais.

Même dans la cité des Mille et une Nuits, où les Génies au service des Mages promènent indéfiniment l’étranger, l’égaré finit toujours par retrouver son logis. Quand j’arrivai devant ma porte, un mendiant encensait le seuil avec un petit fourneau de terre empli de braises ardentes, en implorant une bougie au nom de Sidi Abdel Kader… De la lumière ! Mendiant, que me demandes-tu ! Sans doute un jour Allah t’en donnera. Qu’en ferais-tu, ce soir ? Les nuits sont presque transparentes. Restons tous deux dans nos demi-ténèbres. Un plat de mon dîner fera mieux ton affaire. Et toi, donne encore à ma porte cette chose que le plus riche des hommes ne peut retenir dans sa main, qui est à tous ou qui n’est à personne, et dont les dieux et les mortels doivent savoir se contenter, ton vrai cadeau de pauvre, la fumée d’un parfum.


IV. — TOMBES AU BORD DES GRÈVES

De chaque côté du vaste estuaire, séparés seulement par la barre qui se brise sur leurs rochers et leurs sables, les deux grands cimetières de Rabat et de Salé se ressemblent comme une tombe d’islam ressemble à une tombe d’Islam. Tous les