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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/328

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je comprends aussitôt pourquoi on appelle œil du diable cet œil inquiétant de sorcière.

Un instant elle disparaît dans la cour de la kouba. A travers les barreaux de la fenêtre, je la revois, lourd et blanc fantôme, qui s’approche du tombeau. De sa main enveloppée dans un pan de la serviette-éponge qui lui sert de haïck, elle frappe sur le cercueil un ou deux petits coups secs afin de réveiller le mort, baise la place que sa main a touchée, s’accroupit sur la natte et, le dos appuyé au catafalque, s’efface, disparaît, s’anéantit dans le silence et le bruit des pendules, me laissant plus seul dans la rue que son passage de fantôme avait un instant animée.

Et toujours devant moi les blanches murailles se plient et se déplient dans une complication magique, qui me jette au fond des impasses ou me ramène dix fois de suite à l’endroit d’où je suis parti. Cependant, voici le moulin que j’ai repéré sur ma route, avant la maison du Vizir. Le jour qui entre par la porte éclaire dans l’ombre, et fantastiquement, des poutres, des toiles d’araignées, des choses indéfinissables sous la poussière qui les couvre, deux ou trois burnous accroupis devant un jeu de cartes, et le vieux cheval gris qui passe tour à tour des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, en faisant tourner la meule. Vraie gravure du Piranèse, une planche des prisons de Rome. Dans peu de temps sans doute, un moteur à essence (on en voit déjà quelques-uns çà et là, dans la ville) remplacera le vieux cheval fourbu, mince progrès, en somme, comparé à celui qui attela un jour au timon de ce manège, à la place d’un esclave, cette pauvre bête efflanquée…

Je m’éloigne, je prends une rue, puis une autre rue encore, et de nouveau, par miracle, me voilà ramené devant le moulin ténébreux. La partie de cartes est finie. Fatigué sans doute par le jeûne, le meunier s’est assoupi sur les sacs de grain. Le bâton, lui aussi, s’est endormi dans la farine. Plus de bruit. Le cheval s’arrête. Je ne distingue plus, dans l’ombre, que le doux œil de la bête, illuminant la cave obscure.

On raconte qu’un jour, un Berbère de la montagne qui descendait, pour la première fois, dans un grand marché de la plaine, se sentit tellement perdu parmi les tentes de vingt tribus différentes, qu’il eut peur tout à coup de se perdre lui-même. Pour éviter cet accident, il avisa un marchand de