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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/325

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emplissent leurs outres en peau de chèvre et trois vieux maraîchers accroupis au milieu de leurs concombres ?… Si la mince rue que l’on suit n’a pas entre ses deux trottoirs une rigole de terre battue, juste assez large pour que l’âne, la mule ou le cheval puisse y poser le pied, on est entré dans une impasse, un de ces chemins sans issue que l’Orient affectionne avec son éternel désir de vivre replié sur lui-même et de multiplier son secret. Et qu’elle est mince, qu’elle est étroite la rigole de terre battue ! Comme l’œil, l’esprit distraits ont tôt fait d’en perdre la trace ! Islam, Islam, qu’il est donc difficile de circuler dans ton mystère ! On croit toujours que l’on comprend, on croit toujours qu’on suit la piste, mais déjà le pied n’est plus dans la rigole étroite, et devant l’imagination qui croyait voir le chemin tout tracé, se dresse le mur indéchiffrable, l’éternelle porte fermée.

Ici, le même burnous blanc couvre riches et pauvres, et le mur des maisons. Rien de cette diversité que partout ailleurs dans le monde, et même dans l’Orient islamique, mettent sur les demeures, comme sur les habits des hommes, la richesse ou la misère. Rien que ces grands murs vides, que deux fois par an on recouvre d’un nouveau linceul de chaux. Pas même ces moucharabiehs de Tunis, du Caire ou de Constantinople, qui, si secrets qu’ils soient, rassurent, égaient la rue de toutes les curiosités féminines que l’on sent s’agiter derrière leurs croisillons de bois. Parfois, au-dessus d’une porte, un léger cadre de pierre sculptée annonce un peu d’opulence. Mais il n’y a véritablement que l’élévation des murailles, ou mieux encore la distance qui s’étend entre deux portes pour mettre dans l’esprit l’idée que, derrière ces blancheurs égales, toutes les vies ne se ressemblent pas et qu’ici, comme ailleurs, il y a, près de la pauvreté, la puissance et la richesse. Alors, avec étonnement, les yeux mesurent la grandeur de l’espace qu’enferme, le long d’une ruelle, un de ces murs sans fenêtre qui tourne dans une autre venelle, tourne encore et retourne pour achever son énorme carré où une seule porte donne accès. Parfois cette porte entrouverte laisse voir un vestibule, un dessin de mosaïque, des colonnes, des arcs à jours. Mais le corridor fait un coude qui borne aussitôt le regard, et, je ne sais par quel mystère, toujours une main invisible s’oppose à ma curiosité et me pousse la porte au visage.