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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/324

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lui rendit la lumière des yeux. Mais qu’a fait le Prophète pour l’artiste inspiré qui composa la musique ? Lui aussi eût mérité sa légende ; or il est anonyme, comme tous ceux qui ont créé de la beauté en Islam, anonyme comme l’architecte qui a construit la tour Hassan, la Koutoubia de Marrakech ou la Giralda de Séville. Dans ces grands cimetières qui s’offrent au vent et à la vague sur les dunes de Rabat et de Salé, on vient encore aujourd’hui s’asseoir près des tombeaux d’illustres docteurs coraniques. Mais rien ne signale au passant la tombe des artistes profanes. Le même voile affligeant qui couvre le visage des femmes est jeté sur leur mémoire…

Brutalement, un coup de canon arrête en pleine course la chevauchée aérienne. L’heure avance, l’aube n’est pas loin, le jeûne va reprendre avec le lever du soleil. Au fond des petites cours intérieures, tous les bruits de la fête se sont peu à peu apaisés. Les lumières se sont éteintes. Dans l’air, les longues litanies ont pris la place des musiciens passionnés. Du haut de ma terrasse, je n’entends plus, au fond des ruelles, que le claquement des babouches et les murmures des fidèles qui se rendent aux mosquées.


III. — LE MYSTÈRE DE LA RUE

Oui, ma maison musulmane est charmante, mais elle a un défaut, c’est qu’elle est enchantée. Quand on est entré dans sa cour, on n’en peut plus sortir, tant elle emploie de grâces à vous garder dans son ombre ; et lorsqu’on est dehors, impossible de la retrouver dans le dédale des ruelles blanches, des longs couloirs tortueux et compliqués entre de grands murs vides, fantomatiquement pareils, dont la monotonie n’est rompue que par des portes à clous toujours closes.

Aujourd’hui encore, j’ai tourné tout autour pendant des heures, sans arriver à reconnaître ses gros clous et ses ferrures. A la lettre, j’étais perdu dans cette petite Rabat, qui tient dans le creux de la main, plus que je ne l’ai jamais été dans aucun autre endroit d’Orient. Où retrouver dans ces blancheurs les points de repère que j’ai logés dans ma mémoire pour reconnaître mon chemin : une négresse en train de reblanchir son mur, la maison du Vizir où les secrétaires et les chaouchs bavardent sous le frais corridor, la fontaine où les nègres