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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/232

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l’humanité triomphe !… » Il ajoute : « Mais c’est là un saint blasphème que l’homme d’Etat n’a heureusement jamais à prononcer. Le patriotisme vrai est toujours d’accord avec l’intérêt de l’humanité. Tout ce qui est réellement utile au monde est profitable à chacune de ses parties… » Sans doute ! Mais ce qu’il ajoute, après ce qu’il a dit, compte peu. Et l’on sait bien qu’il ne veut pas que la France périsse : mais il est prêt à consentir de poétiques sacrifices de la France ; et il aventure la France dans la gloriole d’un rôle étrange où elle risque sa fortune, sa sûreté, sa vie.

La même poésie, nous la retrouvons, quelques années plus tard. sous le second Empire, et à la veille d’une guerre, chez d’autres orateurs. A la tribune de la Chambre, ces orateurs invectivent contre les hommes d’État qui omettent d’affranchir tous les peuples et qui n’ont pas honte de veiller d’abord à l’intérêt de la France. Thiers a beau répliquer : « Soyons Français ! » les poètes de la politique se réclament de la Révolution, de l’évangile humain qu’elle a répandu par le monde, et fût-ce peut-être au détriment de la France. Thiers obstinément revendique pour la France la permission de refuser le suicide.

Cette poésie à laquelle Lamartine a prêté des accens magnifiques, on n’ignore pas ce qu’elle a fait, hélas ! en dépit de ses intentions. généreuses. On n’ignore pas où elle est tombée, où elle irait tomber encore si elle pouvait se relever.

Depuis un siècle, nous avons eu, dans notre pays malheureux, les plus éloquents orateurs, souvent les plus respectables et tout échauffés de la passion du bien public. Nous avons eu les orateurs de la Révolution, Mirabeau le plus extraordinaire de tous, et Vergniaud si harmonieux que M. Barthou lui compare Lamartine ; les orateurs de la Restauration, les orateurs de Juillet, les orateurs d’une époque où l’on entendit Berryer, Guizot, Thiers et Lamartine ; les orateurs de l’Empire, Emile Ollivier, Rouher, Jules Favre et le jeune Gambetta qui prélude ; et puis les orateurs de la République. Après ce long essai de tant d’éloquence, peut-être le silence est-il à tenter ; le silence qui, de longtemps, n’a pas eu l’occasion « de faire ses preuves. » Les orateurs diront que « la France s’ennuie, » de ne pas les entendre : mais elle aura, pour s’ennuyer, trop de besogne.


ANDRE BEAUNIER.