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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/230

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contact des événemens l’avertit, bien tard. Il est supérieur à son imprudence : il a pourtant commis son imprudence.

Au cours de toute sa carrière politique, il s’efforce d’être un improvisateur. Il n’est que trop cet improvisateur, sinon de ses discours, au moins de son activité. Il a voulu être, il a été, de l’éloquence toute prête, de l’éloquence à la disposition des événemens et des velléités que les événemens susciteront en lui. Sa politique est, pour ainsi parler, postérieure à son éloquence. En bonne logique, et naïve, c’est le contraire qu’il fallait et qu’il faudrait toujours.

Mais il avait confiance dans ses velléités, parce qu’il ne doutait, et justement, ni de sa claire intelligence, ni de la probité de sa pensée, ni de sa vertu. Bref, il était et il serait l’orateur qu’un ancien définit : l’honnête homme, habile à prononcer des discours. Le souvenir de l’antiquité, de ses républiques éloquentes, animait un Lamartine et ses plus dignes contemporains. Ils se croyaient annoncés par Tacite : Is est orator, qui de omni quaestione pulchre, et ornate, et ad persuadendum apte dicere, pro dignilate rerum. ad utilitatem temporum cum voluptate audientium possit ; « l’orateur est le citoyen qui, sur tous sujets, prend la parole à merveille et tient des propos brillans, persuasifs, égaux à la circonstance, utiles, et fait plaisir à l’auditoire. » Ils négligeaient une remarque de Tacite, et redoutable, celle-ci : Est magna illa et notabilis eloquentia, alumna licentiae, quam stulti libertatem vocabant, comes seditionum… quæ in bene constitutis civitatibus non ortlur ; « cette grande éloquence, fille chérie de la licence que les sots appellent liberté, l’amie des révolutions,. et qui ne se produit pas dans les cités bien organisées… » Le grand, le magnifique orateur chôme dans la tranquillité de l’État. Et Lamartine, le 5 novembre 1841 : « A des idées nouvelles, des hommes nouveaux ! Voilà le cri des choses et du pays. Les partis meurent de vétusté, les intérêts souffrent. L’Europe ne nous comprend pas ; et nous ne comprenons pas l’Europe. Du nouveau ! du nouveau ! ou notre révolution mourra de vieillesse à dix ans de distance ! » La mort prématurée des révolutions, si ce peut être le bonheur des nations, c’est à coup sur la mort de l’éloquence : et il s’agit de sauver quoi ? l’éloquence.

Lamartine, qui est orateur avant d’être homme d’État, se fie à ses vertus, je le disais. Et il se fie, en outre, à sa poésie. Il a beau dénigrer sa poésie, c’est elle qui lui fournit et son éloquence et même, dans la mesure où ce mot lui convient, sa politique. Au temps où on le taquine du nom de poète, son impatience l’exciterait à renier les Méditations, Mais entendez-le quand il sait qu’il est un orateur et