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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/199

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déchirans : « Maman ! » « Maman ! » Il y a des blessés, hélas ! Où ? Ce n’est pas dans notre cellier. Nous nous précipitons vers la cave où est l’école, mais la clef a été emportée et. pendant quelques minutes — si longues ! — nous attendons, angoissés, cette clef qu’on ne retrouve pas. — Et toujours ces cris, lamentables : « Maman ! maman !… » Nous sommes entassés sur les marches. Par la porte du cellier, j’aperçois deux soldats transportant une fillette blessée… Voici enfin la clef. Soldats et employés se précipitent dans nos classes, tandis que les obus pleuvent. Un homme arrive bientôt, la tête et les mains bandées. C’est un des blessés. Le malheureux, que l’explosion a rendu momentanément sourd, cherche partout, son fils aîné… qu’il ne reverra plus ! Il y a deux morts, deux beaux jeunes gens de dix-neuf ans, intelligens et braves, se riant du danger. L’obus est tombé dans la chambre des chaudières de la maison, crevant un réservoir, et on a dû ramasser dans l’eau les cadavres si mutilés qu’on ne permettra pas aux parens de les voir… Deux familles sont cruellement atteintes. Dans l’une, le fils tué, le père, la mère et la fillette, une de mes élèves, blessés tous les trois. Dans l’autre, un fils tué, le père blessé. Les larmes coulent, les visages sont consternés. Je suis dans la plus douloureuse anxiété en songeant à quelques-uns de mes élèves qui habitent le quartier Bétheny et n’ont peut-être pas pu rejoindre leur demeure pendant l’accalmie. Enfin le calme renaît et je pars en voiture. Décidément, je m’installerai ici, demain.

4. — Beaucoup moins d’élèves. Ceux du dehors ne sont pas venus, quoique aucun d’eux, heureusement, n’ait été touché, et, d’autre part, les employés sont atterrés ; les familles qui habitent la maison hésitent même à faire traverser la cour à leurs enfans. L’accident d’hier a effrayé tout le monde… Les sorties se font bien, mais le domestique qui vient me dresser un lit dans ma propre classe a failli être tué en traversant la cour. Il apporte deux énormes éclats, débris d’un obus tombé près du réverbère, sans blesser personne d’ailleurs. Nuit blanche. Je perçois mille bruits, et depuis quinze jours mes nerfs sont soumis à une dure épreuve.

5. — Avant la classe, service religieux célébré à la chapelle souterraine, contiguë à l’école, pour les jeunes gens tués mercredi et qu’on enterre aujourd’hui. On songe aux Catacombes…