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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/183

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du présent et l’autre celui de l’avenir. Nous n’avons pas méconnu les difficultés qui sont grandes, complexes, pénibles, douloureuses. Elles imposent la fatigue, la souffrance, le sacrifice. Mais dans certains jours graves, la règle est particulièrement bonne de penser à ceux qui peinent, souffrent et se sacrifient plus que nous. On a toujours quelqu’un de plus malheureux et de plus méritant que soi.

Travaillez donc votre champ de toute la force de votre bras, de tout le courage de votre cœur. Si la terre repousse la charrue pensez au champ du voisin dont la terre est plus dure encore. Pensez à Marie, ma pauvre voisine, qui laboure toute la journée en pleurant.

Vous verrez cette femme partout, au Nord, au Midi, au Couchant, au Levant et jusqu’aux abords des lignes où la bataille est déchaînée. Vous la reconnaîtrez : jeune, vêtue de deuil, amaigrie par la fatigue, le regard agrandi par la souffrance, elle tient la charrue agrippée au sol, suivie de deux marmots, qui sur le sillon ouvert mettent leurs petits pas dans les siens. Saluez-la bien bas. Elle est la très belle image, douloureuse et tragique, d’une chose auguste entre toutes. Il se trouvera quelque Millet, coiffé du casque, qui l’ayant vue, comme il allait en permission, la fixera dans son œuvre pour l’immortaliser. Elle est l’image du Devoir, non pas d’un Impératif abstrait et nuageux, qui se dérobe aux catégories de notre pensée comme aux émotions de notre cœur, mais du devoir immédiat, vivant, irrésistible, tel qu’il sort des sombres conjonctures de l’heure présente ; le commandement de l’instinct de vie, l’appel de la terre et des ancêtres, le commandement et l’appel de la patrie elle-même.


Dr EMMANUEL LABAT.