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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/177

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De tout cela la rude paysanne ne se doute guère non plus que de ceci. Si son effort est douloureux, il se répète dans la maison voisine, et la suivante, et plus loin, de tous côtés ; il se prolonge et se continue dans un effort général, universel, de nuit, de jour, sur terre, sur mer, sur tous les fronts, où il se multiplie, s’intensifie, se pousse et se monte jusqu’à l’extrême de la souffrance et du sacrifice, jusqu’à la mort. L’imprécise vastitude de l’innombrable effort est à tous présente, obsédante : il en revient à la pauvre femme, sans qu’elle s’en doute, réconfort et courage. L’air que nous respirons depuis le début de la guerre est traversé par de mystérieux courans, qui relient les âmes entre elles, non la portion claire de ces âmes, mais l’autre où travaille un psychisme puissant, créateur d’énergie. Par la première, qui sans cesse analyse, raisonne, critique, trop souvent nous pensons et parlons comme avant la guerre ; par la seconde, qui va droit au but, nous agissons conformément au danger de mort dont elle nous menace. Tous, tant que nous sommes, le premier comme le dernier, le plus fort comme le plus faible, nous tirons grand appui de l’âme collective dont le jeu souvent nous échappe. On sait qu’elle dépasse infiniment la somme des apports individuels qui contribuent à la former : chacun lui prend beaucoup plus qu’il ne lui donne.

Cette femme, qui ne redoute ni peine, ni souci, ni souffrance pour maintenir les siens dans le métier familial, agit dans le sens de l’ordre, de la réalité, de la vérité, de la vie. Elle mérite le succès qu’elle ne peut manquer d’avoir.

Il faut se montrer plus inquiet sur le succès d’une autre méthode, trop souvent employée. « La tâche était au-dessus de mes forces. J’ai dû tout lâcher. Les enfans vont à l’école, leur mère à la journée. Aussitôt le père revenu, nous reprendrons tous ensemble le travail. » Cette femme est de bonne foi, je le veux. Mais comme son erreur est grande et dangereuse ! Des enfans il faut faire l’abandon, ils sont perdus pour la terre ; leur vocation ne résistera pas à l’épreuve. Mais le père lui-même y voudra-t-il revenir ? La question est grave, peut-être inattendue, et, vaut qu’on s’y arrête.


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La guerre entraîne une foule de désordres. Celui des mœurs