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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/170

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comme dans le bien. Or, il arrive que, quand nous disons trop de bien de nous, on ne nous croit pas ; mais on nous fait crédit dans le cas contraire. Ainsi naissent des légendes, qui s’attachent à vous, au moindre fléchissement vous accablent, parfois sur une apparence vous condamnent. Rien de tenace comme une légende et le plus beau mérite du monde, ne vous en défend pas. J’ai un ami, qui sait une histoire de chasse extraordinaire et très vraie, où l’on voit cinq loups tués d’un seul coup de fusil : il ne la raconte jamais à cause de son accent.

Il eut peut-être à souffrir du sien, ce soldat d’épopée dont on a publié l’histoire : engagé volontaire, août 1914, à soixante-six ans ; fait prisonnier à Charleroi, s’évade ; percé de six blessures à la Marne, est encore blessé sur le Vardar ; accourt à Verdun où il a les deux cuisses traversées ; trois mois après, non guéri, mais debout sur la Somme et dans les attaques ôtant son casque afin de donner à ses soldats sa tête blanche pour guidon ; tué en plein combat et enterré dans la tranchée conquise qui maintenant porte son nom ; — et, avant ce bouquet final, à dix-neuf ans débute à Mélana, charge à Sedan avec la brigade Margueritte, blessé ; fait prisonnier, s’échappe, se bat sur la Loire, et depuis dans l’extrême Sud Oranais, en Tunisie, au Gabon, à la Côte d’Ivoire, au Soudan, au Maroc, au Transvaal, partout où il y a des coups à donner et à recevoir ; — campagnes, citations, blessures et faits d’armes, verve pétillante comme le clairet de nos coteaux, entrain, esprit, panache à faire guigner Flambeau lui-même ; — le capitaine Dumas, Arthur-Isidore, dit de Rauly, que j’avais vu quelques mois avant la guerre, les yeux fixés sur son épée, attendant l’heure, dans son château de Gramont, non loin de celui du capitaine Charles de Batz-Castelmore, dit d’Artagnan, tous deux cousins par le juron et l’ivresse des combats ; mais voici que l’histoire dépasse le roman.

Il faut d’ailleurs s’entendre sur la valeur du langage à certaines heures comme symptôme de l’âme et nous y gagnerons de devenir indulgens pour celui des paysans. Par exemple, ce n’est pas au langage que se mesure l’héroïsme. Celui-ci, si voisin de la sainteté par une commune démarche de l’âme, s’en distingue par ce point essentiel qu’il est intermittent, au lieu que l’autre est un état continu, à peine traversé de discrètes langueurs. Nous avons des momens d’héroïsme, entre lesquels