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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/121

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celle des femmes des usines, coiffées de foulards rouges et précédées d’un drapeau sur lequel sont inscrites leurs revendications. Où sont les défilés impressionnans, les cérémonies imposantes des premiers jours ?

Un meeting des bolché-wiki a eu lieu dans un quartier de Pétrograd. Le Suisse Rodolff Grimm, initiateur de la conférence de Zimmerwald, y a prononcé un discours en allemand. Une fois encore le ministère est sur le point de se voir débordé : deux cent cinquante usines menacent de se mettre en grève ; de nombreuses fabriques se ferment ; on compte déjà soixante mille ouvriers sans travail… Le ministre du Commerce M. Konovaloff vient de donner sa démission… Un de mes amis m’annonce que 28 000 anarchistes, pacifistes et maximalistes, sont attendus à Pétrograd, venant d’Amérique par Vladivostok. Ce n’est pas cela qui va améliorer la situation.

Pour excuser les fautes du peuple, les chefs révolutionnaires ne cessent de nous rappeler « le funeste héritage du tsarisme. » Il se peut que les vices du peuple, son ignorance, son incompréhension des nécessités politiques, sa mauvaise foi dans tout ce qui touche à ses engagemens d’honneur soient la conséquence des siècles d’oppression qu’il a subis. Mais les hommes consciens, éclairés, instruits, qui ont été ses guides, devaient savoir qu’on ne jette pas sans transition un peuple de l’absolue soumission à l’absolue liberté. L’exemple de la Révolution française a été le piège dans lequel plus d’un révolutionnaire est tombé. Quel parallèle établir entre la France, héritière des libertés romaines, révolutionnaire presque tout au long de son histoire ; obtenant des chartes avec les communes ; résistant au pouvoir absolu de l’Eglise, dès le temps de Philippe le Bel ; alliée au roi contre la féodalité ; ayant, depuis l’époque de Jacques Cœur, une bourgeoisie riche, puissante et lettrée, formée d’une population homogène que rien ne divise contre elle-même — et la Russie soumise jusqu’à l’héroïsme, aimant l’oppression qu’elle subit ; la Russie où, dès les origines de son histoire, chaque essai de révolution n’est qu’une révolte contre un chef, ou doit prendre l’aspect d’un loyalisme plus profond en paraissant faite pour rétablir sur son trône un tsar victime d’un usurpateur. Kérensky obtiendra-t-il que le peuple remonte ce terrible courant ? On parle d’un mouvement réactionnaire dans le Sud en faveur du grand-duc Nicolas, et d’un autre en faveur d’un Demidoff.