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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/102

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ne se doutait guère qu’il travaillait pour une révolution si impossible à prévoir.

Sur la place du Palais, des soldats font l’exercice. Comment ne pas noter l’opposition entre cette scène de discipline militaire et la scène de révolte impérieuse qui s’y déroula, il y a trois jours ? Suprême avertissement de l’armée à ceux qui délibèrent : « Vous êtes la pensée de la révolution, mais nous en sommes, nous, la force agissante. Rien de ce que vous êtes en train de décider là-haut ne se pourra exécuter que par le consentement de nos baïonnettes ! » Là est l’erreur initiale de la révolution russe. Ce n’est pas sous la pression d’une pareille dictature que s’accomplissent les justes réformes, que s’élaborent les lois qui assurent la stabilité de l’avenir.

Une atmosphère de solennité presque religieuse règne dans le palais. On parle bas, on marche sur la pointe des pieds, comme si le moindre bruit extérieur devait troubler le travail de gestation qui s’accomplit derrière cette porte, strictement close, celle de la salle où siègent les Conseils. Cependant quelques nouvelles filtrent : Broussiloff et Alexéieff sont là. Le premier a retiré sa démission ; le second recevra des pouvoirs plus étendus… Kérensky prend le portefeuille de la guerre ; Tchernoff, le fougueux publiciste du Diélo Naroda et Tsérélelli — deux socialistes — acceptent de faire partie du gouvernement. On respire. Le ministère coalisé est en voie de réalisation. La crise redoutable est conjurée…

— Pour combien de temps ? demande un philosophe désabusé. Dans trois semaines ils en auront assez. Comme les ministres, aux prises avec les réalités, auront été contraints de faire quelques concessions, de s’adapter aux nécessités de la politique mondiale, on les traitera de bourgeois, de traîtres à la révolution… et tout sera à recommencer. La race slave n’est constante que dans l’obéissance, car elle a derrière elle un trop long passé d’asservissement. Actuellement, et pour ne pas verser dans l’anarchie, elle aurait besoin d’un dictateur. Mais qui saura s’imposer à elle ? Kérensky ? Peut-être, s’il avait une santé plus ferme, car ce qu’il nous faut à cette heure c’est un homme d’action.

Ces boutades, sous lesquelles il y a une grande part de vérité, me rappellent un article récemment paru dans le Dienn sous ce titre : Lui ! Or, Lui, c’est le dictateur ; celui dont la Russie