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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/10

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REVUE DES DEUX MONDES.

est entre-bâillée, en face d’une porte. Par cette fenêtre un indiscret rayon de lune passe, vibre et bleuit avec l’air parfumé du jardin. Par cette porte, grand-oncle Astolphe, très beau et très vénérable, vêtu d’étoffes surannées et coiffé de cheveux d’argent, entre en s’appuyant sur Lilette.


ASTOLPHE, avançant à pas lents.

Mon enfant chérie, c’est un grand jour, ou plutôt un grand soir. Je t’aime de toute mon âme, et pourtant je viens de te causer une grande peine : pour la première fois, l’aile du chagrin et le souffle de la raison ont passé sur ce front charmant… Mais la première, à ton âge, s’envole bien vite, et le second, parfois, se transforme en baiser.


LILETTE, soumise, craintive et triste, et dont les petits pas dérangent le rayon de lune.

Oh ! grand-oncle Astolphe, le baiser de la raison ! Qui donc, à mon âge, s’en soucie ?


ASTOLPHE, s’asseyant dans un fauteuil profond.

Ma pauvre enfant chérie ! Viens près de moi.

Lilette s’assied à ses pieds sur un coussin et l’écoute d’une oreille, cependant qu’elle regarde le rais de lune et est surtout attentive au bruit mystérieux et léger du vent de juin.

ASTOLPHE, jouant avec les cheveux de la jeune fille.

Depuis le jour où ma nièce, ta charmante mère infortunée, revint mourir ici, épuisée par la maladie et le pénible et long voyage, sans ressources, sans désir de vivre, ayant perdu, aux Iles, avec ton pauvre père si jeune aussi, toute joie, toute fortune et toute espérance, j’ai pris soin de toi, nous avons tous ici pris soin de toi…


LILETTE.

Mon oncle, vous m’avez rendue heureuse…


ASTOLPHE.

Tu as été notre joie. Dans notre maison caduque, tu as rayonné et fleuri. Nous aurions voulu te garder toujours… Nous avons tenté de t’élever dans de saines et morales idées, à