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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 40.djvu/708

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minces favoris droits, une tenue de gentleman « la plus correcte qui se pût voir, » de belles mains longues et blanches, « aux ongles bombés et roses ; » mais, quand il chantait sa poésie, on ne voyait pas ses belles mains, alors gantées paille ou gris perle. Un dandy ! et qui débarquait de son village, mais tiré à quatre épingles. Un curé de campagne, son parrain, l’avait élevé, très dévotement. Et le jeune Dupont gardait de son enfance une ferveur assez mystique. En même temps, il avait un remarquable appétit et vous dévorait deux gigots, avec simplicité, comme un garçon que les problèmes de Dieu et de l’âme ne tourmentent plus. Banville, un citadin pâle, admirait qu’on mangeât si bien : Dupont lui parut un héros. Et Dupont, lisant les Cariatides, admirait qu’on écrivît ainsi, admirait l’habileté du poète : il en était, — et ne le dissimulait pas, — épouvanté. Il supplia Banville de lui donner des leçons. Beaucoup plus tard, et après la mort de Pierre Dupont, Banville adore cette ’< naïve humilité » de son ami. La naïve humilité de Banville est charmante. Son ami n’était pas habile : et il a cru que son ami avait du génie. Entendons-nous : ce qu’il appelle génie, c’est à peu près la spontanéité. Pierre Dupont est un Orphée. Poète et musicien, n’ayant pas, comme ce Meyerbeer, besoin d’un Scribe, ou ce Scribe d’un Meyerbeer, unissant les deux arts que les premiers enfansde la muse ne séparaient pas ; et, par les chemins, les villes, les campagnes, allant comme un aède, familier partout, sur la route, dans la chaumière et dans le cabaret, chantant les Bœufs, la Musette neuve, les Sapins, le Chant de l’ouvrier, chantant pour les passans qu’assemblait sa voix, qu’elle animait, qu’elle entraînait à le suivre : c’est Orphée, n’est-ce pas ?... Banville ne s’est jamais corrigé de croire au génie de Pierre Dupont.

Génie ou spontanéité : romantisme. Bandlle, entre ces mots, ne fait pas de difîérence. En 1877, il célèbre Laferrière, qui vient de mourir, et il écrit : « Laferrière fut le dernier comédien appartenant à cette époque de 1830, où tout le monde désira d’avoir du génie et où presque tous les artistes, créateurs ou virtuoses, eurent quelque chose qui ressemblait au génie... » Il écrit, à propos d’un critique très peu analogue à Orphée : « La vérité, c’est que Jules Janin fut un romantique, un homme de 1830 et, tranchons le mot, un poète ! » Il ajoute, au surplus : « Toute cette époque de 1830, à vrai dire, fut un poète ; elle n’eut pas d’autre rôle que de rendre à la poésie tous les genres littéraires qui lui avaient été enlevés, la tragédie, la comédie, le roman et, grâce à Jules Janin, le feuilleton lui-même ! » C’est assez justement définir le romantisme, le glorifier ou, si l’on veut