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lui donnait pas d’impatience ; mais, tout à l’opposé du peuple, ses sympathies, ou, pour être plus vrai, la préférence des officiers, ou, pour être tout à fait vrai, l’admiration de son état-major vont à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, sans que la haine du Turc et le mépris du Bulgare les retiennent. Au surplus, elle est mal équipée, mal vêtue, mal nourrie, mal payée : elle s’est usée autant par la mobilisation oisive qu’elle se serait usée par la guerre. Voilà la situation de la Grèce en face de nous ; et nous, quelle est notre situation en face de la Grèce ? Le pire péril, pour nous, aurait été de ne pas savoir où elle en est, et où nous en sommes. Si nous ne le savions pas dorénavant, c’est que nous serions incapables de voir et d’entendre. Mais nous le savons, et nous commençons à montrer que nous le savons. Inutile de nous fâcher : nous n’avons qu’à nous souvenir que ce magnifique et malheureux pays n’aurait pas devant lui quarante-huit heures de vie, s’il était coupé de la mer. Il y a dans cet axiome toute une politique.

Mais aucune nation, grande ou petite, riche ou pauvre, ne vit longtemps, ou très longtemps, si la mer lui est interdite. C’est pourquoi, le 31 mai, la flotte allemande a tenté de se la rouvrir. Elle s’est aventurée hors de ce que M. Winston Churchill appelait, en langage pittoresque, « ses trous à rats. » L’escadre anglaise de croiseurs, aux ordres de l’amiral Beatty, qui se trouvait dans ces parages, lui a barré la route. Le combat s’est engagé en face des côtes du Jutland, entre l’entrée du Skagerrak et le Horns Riff. Il a duré tout l’après-midi et toute la soirée du 31 mai. Autant qu’on peut le reconstituer d’après les renseignemens publiés, il s’est divisé en trois phases. Dans la première, une forte escadre allemande rencontre l’escadre légère de sir Francis Beatty, qui, hardiment, vient se placer entre elle et sa base. Dans la deuxième, survient le reste de la flotte allemande de haute mer. Dans la troisième, c’est, du côté anglais, l’amiral Jellicoe qui apparaît avec quelques dreadnoughts, et la flotte allemande, virant de bord, file à toute vitesse vers la terre. D’urgence, les bureaux de Berlin se sont mis à lancer la nouvelle dans le monde par un radiotélégramme soigné, que nous eûmes à Paris le 2 juin. L’amirauté allemande prenait ses précautions, et, — une fois n’est pas coutume, — le faisait assez habilement. Le ton de la dépêche était modéré ; l’évaluation même des pertes de l’adversaire se tenait plutôt au-dessous de la vérité, telle qu’à son tour, avec sa loyauté traditionnelle, l’amirauté anglaise l’a fait connaître. Mais, sur les pertes allemandes, beaucoup plus de discrétion encore. Un croiseur, deux peut-être, et peut-être un troisième, mais vieux et petits, et, en outre, des torpil-