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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/945

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Bâlois Bœcklin ; après quoi la même conscience de leur parenté avec les Durer et les Grunewald les avait amenés à s’approprier, de la même manière, le talent d’un artiste bernois, M. Hodler, qu’ils chargeaient de décorer leurs nouveaux monumens, — de telle sorte qu’ils ont eu l’impression de perdre leur grand peintre national lorsque, voilà dix mois, M. Hodler a très noblement protesté contre leurs forfaits artistiques de Louvain et de Reims. Mais surtout, l’admiration des amateurs de peinture allemands s’adressait à nos maîtres français d’aujourd’hui, — et de demain. Non seulement l’œuvre de nos « impressionnistes » leur était plus familière que celle des exposans « autochtones » des Salons de Munich ; non seulement ils nous dépassaient dans l’hommage pieux qu’ils rendaient à Cézanne et à l’inquiétant Van Gogh : c’est encore chez eux que l’école de nos « cubistes » avait trouvé, d’emblée, ses plus fervens adeptes. De Poussin à Picasso, je me souviens d’un gros livre allemand publié sous ce titre ; et combien d’autres livres me sont passés par les mains où de savans et consciencieux privat-docents s’employaient à confronter, tout semblablement, les chefs-d’œuvre des musées avec des nouveautés de notre Salon d’Automne ! Aussi bien leurs musées se faisaient-ils un devoir d’accueillir ces nouveautés de chez nous avec autant de zèle qu’ils en avaient déployé, naguère, à s’enrichir des produits de leur défunte école de Dusseldorf. Négligeant de plus en plus les obscures besognes de leurs peintres nationaux, ils ne songeaient plus dorénavant qu’à rivaliser entre eux par l’étendue et la richesse des somptueuses « Tribunes » consacrées aux plus audacieuses de nos dernières écoles de Montmartre ou du Montparnasse. Hier encore, ne lisions-nous pas dans le Temps qu’une collection de peintures de nos maîtres impressionnistes s’était vendue, à Berlin, avec des enchères plus fortes que jamais, — tandis que, d’autre part, l’auteur d’un très beau livre français sur Paul Cézanne était forcé de protester publiquement, dans les journaux suisses, contre les stratagèmes employés par nombre d’amateurs allemands pour acquérir, à gros frais, des exemplaires de son livre ?


Et de même que le public allemand s’était accoutumé à ne plus chercher qu’au dehors la satisfaction de ses goûts de peinture, — comme aussi de sculpture, car je pourrais nommer tels sculpteurs français qui, à peine connus chez nous, étaient en train de devenir fameux dans tout l’empire d’Allemagne, — de même encore il faisait, chaque année davantage, pour la satisfaction de ses goûts littéraires.