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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/915

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ainsi, une fois, j’ai entendu un gros coup sourd suivi d’un sifflement et d’un éclatement et encore un coup sourd et un autre et un autre et toujours suivis de sifflemens, et puis des éclatemens et puis encore et encore… Maman dit : « C’est une série… » C’étaient des obus de « 77 » ; ils ont tué bien des gens ; mais, dans notre quartier, ils n’ont fait que de tuer une poule… Une autre fois, en février, des bombes, une nuit, sont tombées et ont tué vingt personnes et allumé dix-sept incendies… Quarante sont tombées dans notre quartier et n’ont pas éclaté… Nous voyons bien que sainte Geneviève nous protège. »

Les victimes se multiplient, nous le savons ; les incendies dévorent la ville ; les ruines s’accumulent. Stoïques, quelques milliers d’habitans persistent à demeurer. Ecoutez avec quelle sérénité, voisine de la plaisanterie, ce brave enfant, dont la pensée est le reflet de celle de ses parens, nous décrit l’une des nuits les plus terribles :

« Le 29 avril, les Allemands tenaient à nous faire encore un petit concert. La journée fut calme ; mais, le soir, à neuf heures, quel tintamarre ! Ce n’était qu’un roulement de bombes. Elles tombaient tellement drues qu’on n’a guère pu les compter. On avait bien un peu peur, mais ce n’était rien… » Pour apprécier, comme il convient, la jolie bravoure de cette réflexion, il ne faut pas oublier qu’elle est faite vers le deux cent quarantième jour d’un bombardement presque incessant… « Plusieurs bombes sont tombées dans notre quartier ; pourtant, il n’y a eu qu’une victime. Sainte Geneviève a voulu montrer qu’il pouvait venir des bombes dans notre quartier, mais elle veut nous protéger… Espérons qu’elle continuerait prions aussi Jeanne d’Arc, pour la délivrance de notre ville… »

Par une autre de nos compatriotes qui, au début des hostilités, habitait Wiesbaden, nous allons apprendre quelques détails sur l’état d’esprit de nos ennemis :

« Maman m’avait envoyée acheter du pétrole chez l’épicière qui a sa boutique dans notre maison. Pendant que j’attendais qu’on me serve, un vieux bonhomme, qui est une espèce de chiffonnier, est entré ; il m’a regardée de travers et il a dit :

« — C’est au moins la fille de la Française qui habite là-haut ! Je la reconnais bien avec sa sale tête de Française. Il ne faut