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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/89

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populations alsaciennes, serait un contresens historique aussi grave que de méconnaître les affinités étroites qui unissaient l’esprit alsacien à l’esprit français.

Il n’est pas de peuple, peut-être, qui ait eu d’aussi bonne heure et avec une égale intensité l’amour et l’orgueil du sol natal que la population de sang mêlé, celte et romaine, belge, helvète et alémanique, qui habitait cette somptueuse vallée que bordent le Rhin et les Vosges et que barre au Nord la chaîne du Taunus. La beauté et l’excellence du terroir, le charme, la douceur et la diversité de l’existence, la séduction exercée sur tous ceux qui arrivent du dehors et qui en perdent l’esprit de retour, tout cela le peuple le sent, les chroniqueurs l’expriment, les poètes le chantent. L’Alsace était au XIe siècle la douce Alsace, de même que la Gaule était la douce France dans la chanson de Roland. Ainsi la dénomme le biographe contemporain du pape alsacien Léon IX, Guibert de Toul : « Il était né, dit-il, dans les confins de la douce Alsace, in dulcis Elisatii finibus. »

Dès le IXe siècle, Otfried de Wissembourg, le premier poète en langue « franque » (c’est ainsi qu’il désigne lui-même son langage) [1] fait un tableau enchanteur de sa patrie, qu’il appelle France orientale : « Les peuples qui l’habitent, dit-il, sont aussi courageux que les Romains… ils naissent tous soldats. Ils habitent une terre bonne et heureuse ; leurs demeures sont agréables, et ils ne cherchent jamais à quitter leur patrie… Leur naturel les porte au bien, et ils ont du génie pour inventer les arts utiles… Aussi ces peuples sont-ils hautement estimés… Ils sont très pieux et ils entendent volontiers prêcher la parole de Dieu. Enfin, pour tout dire en un mot, ils

  1. In frenkisga zungun. Quels précieux rapprochemens seraient à faire entre cette langue que le vieil Otfried a le premier fixée et le dialecte alsacien actuel ! Une des particularités les plus saillantes est la prédominance de la voyelle i, surtout dans les désinences, prédominance telle que la langue d’Otfried en prend l’aspect d’une langue romane. Qu’on en juge par le début des trois premières strophes de la description traduite partiellement au texte :

    Si sint so sama chuani
    Selb so thie (th anglais) Romani

    Si eigun in zi nuzzi
    So samalicho wizzi (Ils ont dans la pratique la même habileté)

    Rihiduam ginuagi
    Joh (jô, ja) sint ouh filu chuani (richesse à foison, bravoure en abondance).