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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/882

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L’influence de Byron, qu’il met, comme on voit, au rang de Dante et de Pétrarque, fut décisive. Son nom revient constamment sous sa plume. « Rousseau, dit-il, ne parle pas même de Venise ; il semble l’avoir habitée sans l’avoir vue : Byron l’a chantée admirablement. » Il trouve des rapports d’imagination et de destinée entre l’historien de René et le poète de Childe-Harold, entre la brune Fornarina et la blonde Velléda, et il déclare que ces rencontres sont flatteuses à son orgueil. Il écrit à Mme Récamier : « Je conçois que lord Byron ait voulu passer de longues années ici. Moi, j’y finirais volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. » Nous sommes loin de la ville « contre nature » qui lui avait tant déplu en 1806. Et cette architecture si décriée, voici comment il la juge maintenant : « J’ai visité le palais ducal, revu les palais du Grand Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d’art, auprès de tout cela ! »

Si bien préparé à l’enthousiasme, on devine qu’il emploie le mieux du monde les jours de liberté dont il dispose. Il décrit les principales curiosités de la ville, et même « les choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns sur les autres, ne cherchent point. » Il se fait montrer la prison de Silvio Pellico et s’enquiert de Zanze, la fille de la geôlière de Mie prigioni. Mais l’approche de la duchesse de Berry interrompt ces belles heures : il faut la rejoindre à Ferrare.

Il prend, à Padoue, la route de Monselice, au pied de ces collines Euganéennes que l’on voit, de Venise, se profiler sur l’or du couchant. Il ne semble pas avoir fait un léger détour, pour saluer le tombeau de Pétrarque et l’émouvante maison d’Arquà où l’amant de Laure vécut ses dernières années ; mais, toujours poursuivi par le souvenir de Byron, il cite des vers du Pèlerinage de Childe-Harold. Et il s’exalte en pensant qu’il traverse un des coins du monde les plus féconds en écrivains et en poètes ; il nomme pêle-mêle Virgile, Tite-Live, Catulle, Arioste, Le Tasse et d’autres presque inconnus. Il est à Ferrare le 16 septembre ; en attendant la mère de Henri V. il visite la ville, dont il note très justement l’air de capitale déchue, et médite longuement dans le cachot où fut enfermé l’auteur de la Jérusalem délivrée. Puis, la duchesse de Berry arrive, dans un accoutrement invraisemblable, et rien n’est amusant comme le récit de Chateaubriand, obligé de s’improviser « gentilhomme de la chambre » pour éviter les bévues de