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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/881

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reposait du reste sur une documentation assez incertaine puisqu’il avait écrit : « Pas un cheval ne bouge. » Impression vénitienne notée, suivant le mot de M. Maurice Donnay, « du perron de Tortoni. » De même, dans Portia, il dit :

Une heure est à Venise, heure des sérénades,
Lorsque autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades.
Les pieds dans la rosée…

Sans doute imaginait-il Saint-Marc au milieu d’une prairie.

Rien ne prouve mieux l’attrait qu’exerçait alors Venise, si ce n’est l’exemple même de Chateaubriand qui la quitte, déçu, en 1806, et qui, en 1833, s’apprête au dithyrambe avant même de la revoir. Il y a, dans le dernier volume des Mémoires, quatre pages, moins connues qu’elles ne le méritent, qui sont les plus splendides qu’ait inspirées Venise, avant celles de Barrés et de d’Annunzio, et qui prennent une saveur particulière à être lues après la lettre à Bertin. S’il fallait en croire l’auteur, elles auraient été composées le jour même de son arrivée ; mais il n’est pas douteux qu’elles furent préparées de longue main. Les citations de Sannazar et de Chiabrera ne lui vinrent pas tout d’un coup, en entrant à l’hôtel de l’Europe ; et le début même du morceau n’indique guère l’improvisation : « On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre, sur le Bucentaure, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à l’entour des choses admirables… » Bien entendu, comme à Rome, comme à Lugano, comme quelques jours après à Murano, — cela devient un peu une manie, — il regrette de ne pouvoir terminer ses Mémoires à Venise. « Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron passèrent ! Que ne puis-je achever d’écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! » Et le crépuscule de septembre lui fournit une de ces péroraisons où il excelle : « La tour de Saint-Georges-Majeur, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l’église est si fortement éclairée que je distingue les plus petits détails du ciseau… Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous, les sourires de la nature. »