Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/88

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’Alsace (la Décapole) qui, reliant entre elles les populations urbaines depuis Mulhouse jusqu’à Wissembourg, a donné une sorte de corps populaire à l’Alsace, que cette ligue remonte au milieu du XIVe siècle (1354) et a duré jusqu’à Louis XIV. L’unité urbaine s’opposait à la fois à la domination des féodaux et à celle de l’Empire ou de la maison d’Autriche.

Ce n’est pas tout. L’Alsace n’a cessé d’être, aussi bien dans l’esprit du peuple que dans les chroniques ou dans les actes, une province, un pays formé de deux comtés ou landgraviats, le Nordgau et le Sundgau, dont le souvenir s’est perpétué jusqu’à l’époque actuelle dans le fameux fossé provincial, le Landgraben, qui les séparait, en contournant le Hohkoenigsbourg, et par lequel semblait s’opérer comme une infiltration française de la Lorraine. C’est dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines et dans le val de Liepvre où coule le Landbach (la Liepvrette), que le français s’est toujours conservé. C’est à Liepvre que le savant et pieux Alsacien Fulrad, un des premiers abbés de Saint-Denis, a fondé un monastère qui, après avoir dépendu de la grande abbaye parisienne, a été rattaché à la collégiale de Saint-Georges de Nancy.

Il y a plus encore. Du XIVe au XVIIe siècle, les deux parties constitutives de l’Alsace ont fait de fréquens efforts pour se ressouder l’une à l’autre. Soit au point de vue financier, soit au point de vue militaire, des ententes ont été négociées, des délibérations et des mesures prises en commun, et l’on vit au XVIe siècle surtout se tenir de véritables États généraux, des États-Unis (Vereinstände) pour pourvoir à la défense commune [1]. Telle fut la force de ce mouvement unitaire qu’il n’est pas téméraire de croire que, sans le fléau des guerres religieuses, l’Alsace aurait pu se confédérer comme la Suisse, et comme elle rompre les liens qui la rattachaient à l’Empire.


II

Nier l’existence dans le passé, même le plus reculé, d’un patriotisme alsacien, d’une conscience nationale commune aux

  1. Il s’en réunit dans les années 1531, 1546, 1552, 1562. En 1552, ces États comprenaient l’évêque de Strasbourg, l’abbé de Munster, la noblesse d’Alsace, les villes de Strasbourg, Haguenau, Colmar, Schlestadt, Obernai, Kaysersberg, Munster etc.