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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/867

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Mais il subit l’enchantement de la plaine lombarde, qu’il traverse en juin, au moment le plus splendide, avant que l’été en ait atténué le coloris sous ses poussières. Il brosse aussitôt un paysage charmant et complet : « Des prairies dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d’un échalas à l’autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons ; le tout est semé de mûriers, de noyers, d’ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des barques sur les courans d’eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse jusqu’à Milan, centre du tableau. A droite, on aperçoit l’Apennin, à gauche les Alpes. »

Tout de suite, il remarque la supériorité des auberges italiennes. A cet égard, dit-il, « nous sommes, l’Espagne exceptée, au-dessous de tous les peuples de l’Europe. » Hélas ! c’est à peine si le développement du tourisme a modifié un peu les habitudes et la mentalité des hôteliers français. En Italie, au contraire, sauf dans l’extrême Sud, le moindre bourg a un albergo où l’on est sûr de trouver une chambre propre et même un excellent repas, si l’on sait y demander autre chose qu’un bifteck ou un poulet rôti.

L’aspect de Milan charme Chateaubriand ; mais il goûte peu la cathédrale. « Le gothique, même le marbre, me semble jurer avec le soleil et les mœurs de l’Italie. » D’ailleurs, il a hâte d’arriver à Rome et ne s’attarde pas en chemin. Il passe à Pologne et Florence, prend la vieille route de Radicofani, où jadis le président de Brosses, après avoir failli mourir de faim, dîna somptueusement aux frais d’un prince de Saxe. Nous n’avons aucun renseignement sur cette partie de son itinéraire ; mais Chateaubriand utilisa plus tard, dans le livre V des Martyrs, les notes qu’il avait prises, en insistant sur ce point que les détails du voyage d’Eudore sont vrais. Nous ignorons également l’impression que lui fit Florence. Il déclare que « les lettres écrites de Florence ne se sont pas retrouvées. » Parti de Milan le 23 juin, arrivé à Rome le 27, je doute qu’il