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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/865

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Les six voyages de Chateaubriand en Italie


Comment voyager, écrivais-je en mars dernier, et goûter la joie des paysages changeans, alors que tant des nôtres sont immobiles dans les tranchées ? Pour qui n’est point un artisan de la victoire, il ne saurait être d’autre attitude que l’attente passionnée des heures qui la verront luire et l’humble admiration des héros à qui nous la devrons. Récemment, M. René Bazin, revenant d’Italie, déclarait qu’il n’avait pu savourer les charmes de Rome, trop souvent hanté par les images de la guerre qui ravage un coin de notre France. Bien que les deux drapeaux tricolores flottent désormais aux mêmes vents, mêlant leur vert et leur bleu, je préfère ne pas quitter Paris et accomplir d’ici mon annuel pèlerinage italien. Je le ferai avec un illustre compagnon ; mais je ne veux point imiter celui qui, la veille d’Iéna, partait pour l’Orient, et, tandis que les plus graves événemens bouleversaient l’Europe, se promenait tranquillement en Grèce, cherchant les ruines de Sparte sous les roseaux de l’Eurotas.


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Chateaubriand, qui fut un grand voyageur et ne cessa de s’en vanter, — avec quelque exagération souvent, — franchit à six reprises les Alpes, pour se rendre en Italie. La première fois, en 1803, il avait déjà trente-cinq ans : il a bien soin de nous expliquer qu’il agit autrement que le commun des mortels. « J’avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres voyageurs : les vieilles forêts de l’Amérique s’étaient offertes à moi avant les vieilles cités de l’Europe. » Dans le