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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/859

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sous leur feu ; ils voient trop bien nos lueurs ! Restez là, ajoute-t-il, vous aurez des choses à faire. » Nous restons, l’angoisse à la gorge et le chagrin au cœur… La nuit tombe, des incendies s’allument devant nous, à droite et à gauche, nous éclairant par flambées comme en plein jour : le vent souffle violemment ; le ciel se charge de nuages, c’est la tempête. Au poste des officiers, nous prenons des ordres ; une seule lumière masquée soigneusement ; nous nous étonnons que cette maison ne soit pas détruite comme toutes les autres. C’était celle d’un espion ; ils ne savent pas que nous l’avons fusillé.

Les batteries vont cantonner à Outcapelle ; demain, elles prendront une position plus favorable. On attelle. Il pleut à seaux ; le vent est d’une violence extrême ; il fait noir comme dans un four ; un incendie s’éteint et projette des lueurs rouges sur le paysage ; les deux autres redoublent de vigueur. C’est étonnant qu’on ne nous tire pas dessus, nous sommes si bien éclairés. En route ! Avec beaucoup de mal nous trouvons les ponceaux et les chemins du matin ; nous avançons prudemment… Mais la 4e doit s’arrêter : deux caissons sont tombés dans le fossé, il faut les retirer. La 6e passe devant… Bon ! un canon à l’eau ! Les chevaux, pris dans les traits, ne peuvent se dégager, le vent éteint à tout instant les lanternes, on ne voit rien, on ne s’entend pas. Un autre caisson glisse, à son tour, dans le fossé. Et voilà la fusillade qui crépite à notre gauche. Si les Allemands passent, nos pièces sont prises sans qu’il nous soit possible de résister… Allons, n’attendons pas la 6e, passons. A une allure de tortue, nous franchissons peu à peu tous les obstacles, sans, mal ; au bout d’une heure, nous sommes enfin sur la grand’route. Quelques minutes après, nous arrivons au cantonnement ; on va donc pouvoir se sécher et avaler ne fut-ce qu’un morceau de pain : il est 21 heures et nous n’avons rien mangé depuis 6… On m’appelle : c’est un ordre à porter à Neeucapelle. Je ne connais pas le chemin ; mais je rencontre en route le lieutenant P… qui me pilote ; il a une lanterne électrique, grâce à laquelle nous évitons de nous perdre. J’arrive à une heure : je repartirai à 3 heures et demie avec des servans pour remplacer les hommes blessés de la 4e pièce… Ereinté, je me couche sur une table dans la salle où est installé noire poste de secours ; il y a un bon feu dans le poêle : Je m’y réchauffe et m’endors… Quelle journée !