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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/858

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Juste le temps de bondir dans un abri des marins… Il fait chaud ! C’est comme cela, parait-il, depuis le début ; on leur a demandé de tenir nuit et jour ; il y a trois semaines qu’ils sont là, seuls, sans mitrailleuses, sans projecteurs, sans fils de fer, sans grenades à main, sans grosses pièces : juste quelques 75 belges. C’est seulement depuis peu que des Français sont arrivés ; nous les encourageons en disant que si nous sommes là, nous autres, c’est que, probablement, d’autres renforts vont venir. Et puis, la conversation languit ; les obus tombent drus, impossible de sortir de la tranchée ; ce serait de la folie pure. Nous restons là, un instant, silencieux… Et brisés de fatigue, nous nous endormons… Deux heures après, — comment ! si longtemps ? — la canonnade n’a pas cessé ; que faire ? Un « col bleu » arrive courant, disant que la tranchée est à demi bouleversée ; personne aux créneaux ; ils sont intenables ! Le temps passe, nous espérons une accalmie, mais en vain. Trois heures ! La canonnade cesse enfin. Quatre marins vont chercher un camarade tué, et l’enterrent derrière les abris, à côté des autres tombes marquées de croix portant l’inscription, grossièrement taillée au couteau : « Mort pour la pairie, 1914. » Plusieurs viennent aussi dire un dernier adieu à leur « pays ; » les yeux mouillés de larmes, avec des soins infinis, ils l’enveloppent dans sa couverture de campement, le déposent au fond du trou et vite, la sueur aux tempes, le recouvrent de terre belge, ce petit Français… Une courte prière, et c’est fini… Ils vont se laver les mains, couvertes de son sang, et reviennent satisfaits d’en avoir fini ! « Demain, on lui fera une couronne de branches et on arrangera un peu sa tombe. » Comme c’est triste ! Oh non ! Ils ne connaissent pas cela au pays, heureusement 1 Et quand nous reviendrons, ils ne sauront pas ce que nous avons vu, ils ne se rendront pas compte ! Nous quittons ces braves gens et rentrons aux batteries ; là, nous pourrons nous renseigner, mais personne aux pièces ? Qu’y a-t-il donc ? D’énormes entonnoirs les entourent, un cheval mort est couché là, tout près, derrière la troisième pièce : « Eh bien, mon lieutenant ? » demandons-nous au lieutenant G… — Eh bien ! c’est le « coup dur ! » A la batterie, M… tué en nous portant la soupe ; tout le peloton de la 4e hors de combat, les six servans blessés. A la 4e, quatre tués, sept blessés. A la 6e, deux tués, huit blessés ! Voilà ! C’est terrible ; nous avons été pris dès nos premiers coups