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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/857

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me souviens seulement que nous traversâmes Elverdinghe. A 2 heures du matin, nous arrivons à Outcapelle et couchons sans dételer près de nos pièces, tout heureux de trouver un peu de paille pour nous isoler de la boue et nous protéger de la pluie.

Mercredi 11 novembre, réveil à 5 heures un quart. Départ à 6 heures et demie pour mettre en batterie. Dans la ville, des marins, des Belges ; il n’y a visiblement pas de troupes ici. Il pleut, nous trottons sur la grande route toute défoncée par le charroi et les obus. Voici des tranchées creusées par le génie belge, et puis, à droite de la route, le 4e groupe, déjà en batterie. Nous jalonnons la route… C’est malsain, ici ! Déjà des shrapnells ! Et pourtant, il est à peine jour ; que sera-ce, dans une heure et quand nous tirerons ?

Nous passons dans des prés coupés de ruisseaux qu’on franchit sur d’étroits ponceaux ; le chemin est affreusement glissant, étroit, bordé de fossés pleins d’eau ; il ne faudra pas se tromper quand il-fera nuit ! Nous mettons en batterie ; aucun masque, quelques branches ; nous sommes à 250 mètres des tours de l’église de Dixmude d’où on nous voit merveilleusement. J’ai bien peur pour nos pièces aujourd’hui. Les éclaireurs s’installent dans une ferme où se trouve le commandant du 61e d’artillerie dont dépend l’artillerie du secteur : nos deux groupes, les deux siens, et deux batteries belges de 75, un peu en arrière, à gauche ; pas de lourde, tandis que déjà les Allemands nous arrosent de marmites, surtout de leur damné 130 fusant, à fumée verte, qui est si dangereux. Enfin, nous en avons bien vu d’autres.

L’ordre nous est donné de rejoindre le lieutenant M… « là-bas avec les marins, près de l’Yser. » Nous partons ; les shrapnells tombent un peu partout ; les ruisseaux nous obligent à des détours continuels. Nous nous égarons. Enfin, nous arrivons près d’une ferme en ruines devant laquelle sont les tranchées de marins. Longeant le canal, nous remontons vers la mer ; ce n’est pas là ; retournons… Mais… ça tombe ici ! Les obus sifflent sans interruption ; rasant les tranchées, les défenseurs quittent leurs créneaux et gagnent leurs abris ; l’un d’eux est tué net, au moment où il se lève de la tranchée : un énorme tas de fumier, derrière lequel nous nous sommes couchés, est tout à coup retourné complètement…