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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/850

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parisiens : le plus vieux, ingénieur ; l’autre, de ma classe, danseur de café-concert. Cette différence de condition et d’âge ne les empêchait pas d’être les deux meilleurs amis du bataillon. Les renseignemens, — les « décisions » comme on dit au régiment, — les plus récens, pronostiquaient notre prochain départ dans le Nord, où, paraît-il, on se battait ferme. Tant mieux, on verra du pays !

C’est, en effet, le lendemain que nous quittâmes la position de Monchy, regrettant nos merveilleux abris, qui, cette fois, étaient de vraies maisons souterraines, avec leurs cheminées creusées en terre, leurs escaliers tournans pour éviter la pluie et le vent, et leur toit de 0m, 80 d’épaisseur. Durant ce séjour de plus d’une semaine, nous n’avions pas eu de pertes à déplorer du fait de l’artillerie ennemie qui nous tira rarement dessus ; mais un accident stupide vint, un soir, jeter la consternation parmi nous. Les servans d’une pièce avaient mal construit leur abri, imprudemment étayé sur des murs de betteraves et de terre peu solides, et tout à coup, vers 10 heures du soir, la pluie fit s’écrouler le tout sur la tête des sept malheureux qui dormaient paisiblement. L’un d’eux put donner l’alarme. En un instant, tous les hommes se précipitèrent au secours de leurs camarades ; mais la couche de terre qui les ensevelissait était épaisse, et il fallut de longues minutes avant de les dégager. Les trois derniers ne respiraient plus quand on les retira ; des tractions rythmées fort longues en firent revenir deux à la vie ; quant au troisième, tout effort fut inutile ! N’est-il pas écrasant, ce destin qui permet à un homme d’échapper à la mitraille pendant trois mois, pour le laisser périr misérablement étouffé sous des betteraves ? Plus que les obus et les balles, cet accident nous faisait sentir notre faiblesse.


XIV. — MARCHE VERS LE NORD

L’étape du mardi, 3 novembre, fut longue et rapide : passant par La Herlière, Avesnes-le-Comte et Berles, nous fîmes bien quarante kilomètres jusqu’à Mondain, où eut lieu la grande halte.

Mercredi 4, petite étape matinale par Izel-les-Hameaux, jusqu’à Noyelle-Vion ; cantonnement ; puis, à 8 heures du soir, départ sous la pluie ; marche lente derrière le 79e, qui allait embarquer à Saint-Fol, pour la Belgique, croyait-on.