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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/843

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camarade « qui ne vous voit plus » vous réveille en sursaut, ou que le cheval bronche sur un caillou.

Enfin, nous approchons de notre position de batterie ; un combat de nuit est engagé ; la fusillade crépite, tandis que les grosses pièces « balancent » de terrifiantes marmites qui geignent lamentablement dans le brouillard, et que les fusées éclairantes inondent le sol d’une nappe de lumière crue, aveuglante ; c’est une impression sinistre, quoique l’on soit, évidemment, plus en sécurité qu’en plein jour.

Je suis encore « d’observatoire. » Il faut se hâter de s’installer ; le jour se lève, et bientôt nous serons vus. Nous gagnons rapidement la meule, — il y a toujours une meule ! — auprès de laquelle est déjà creusée une excellente tranchée… Pas de trous à faire, on pourra au moins grignoter tranquillement un bout de pain et un peu de chocolat. Nos trois capitaines ont leur téléphone à côté de nous, et quand le jour permet d’y voir suffisamment, le feu commence. C’est excessivement intéressant, le réglage dans de telles conditions : chacun, pour son compte, fait les corrections nécessaires, qu’annonce tout haut le capitaine ; nous pouvons, de cette façon, apprécier nos dispositions à commander un tir. Nous bombardons des tranchées et des batteries ennemies à environ 3 500 ; eux ne peuvent apercevoir nos pièces, mais notre poste est en pleine vue, à gauche devant et à droite. Ce ne sera pas drôle quand il faudra communiquer !

La matinée commence tranquille, simplement troublée par l’éclatement prématuré d’un de nos shrapnells, dont les balles sifflent à quelques mètres de nous. Les Allemands ne nous tirent pas dessus, c’est vraiment remarquable ! Mais voilà qu’il faut un agent de liaison au général qui commande l’attaque ; le lieutenant de réserve, un garçon tout à fait charmant, m’emmène ; il est aussi grand que moi, et, après nous être défilés, pliés en deux, pendant quatre cents mètres, nous arrivons en pleine vue des Allemands. A quoi bon « se planquer ? » Et nous nous redressons de toute notre hauteur, ce qui est moins fatigant, gardant simplement notre képi à la main comme dernière concession au sacro-saint principe du défilement. Les Allemands deviennent décidément économes de munitions, car ils n’estiment pas utile de tirer, comme ils n’auraient pas manqué de le faire au début de la campagne, sur ces deux