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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/798

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L’été s’annonçait sous les traits d’un vieux revendeur de fruits, qui faisait son apparition dans les premiers jours de juin, et qui offrait à nos gourmandises de petits bâtonnets, où une dizaine de cerises, — pas plus, — chacune alternant avec une feuille, étaient solidement ligottées par un gros fil blanc. Ces cerises précoces n’avaient qu’un goût fade ou aigrelet, mais leur émail incarnat flattait la vue et promettait d’autres friandises moins parcimonieuses, qui, dans la frugalité lorraine, prenaient comme un éclat d’abondance et, si j’ose dire, de volupté. Ces pauvres cerises sans saveur, si semblables aux cerises de cire peinte qui agrémentaient les chapeaux de nos mères ; ces fruits, presque artificiels chez nous, c’était le symbole des joies éphémères de notre été.

Eté très court, en effet, aux après-midi souvent étouffans. Sous le soleil de plomb et les lourds nuages blancs où chauffait toujours une averse, la Woëvre retrouvait pour quelques mois son fauve aspect désertique. Comme dans le poème de Leconte de Lisle, les grands blés mûris se déroulaient à l’infini, « tels qu’une mer dorée. » L’air brûlait, le sol friable, desséché par le hâle, semblait se soulever au moindre coup de vent, en un tourbillon de poussière, qui tournoyait un instant sur la route déserte et qui s’évanouissait dans l’immense plaine vide. Alors il faisait bon derrière les volets clos des cuisines ou des chambres fraîches. Un rai de lumière, où dansaient des atomes, filtrait dans la pénombre, se jouait jusqu’à la table chargée de verres et de bouteilles. On goûtait la bière de mars. Les bouchons sautaient, la fumée des pipes s’épaississait. Les chasseurs émoustillés se contaient prolixement leurs exploits. C’était un moment de détente, de grosse gaîté sensuelle, que bridait d’ailleurs un extraordinaire souci du décorum. Est-ce que j’exagère ? Il me semble que, chez nous, la joie un peu prolongée sonnait presque comme un scandale.


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Telles se déroulaient nos saisons, sans que j’en connusse seulement la couleur. Je les vivais sans les voir, réagissant dans une demi-torpeur végétative, et presque toujours douloureusement.