Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/796

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


munie d’un abat-jour romantique où, sur un transparent profond et lumineux comme le ciel, se découpaient des figures de pages, de châtelaines galopant sur de blanches haquenées. Je le faisais tourner sans fin, épiant le passage d’un soigneur magnifique, en loque à panache et en pourpoint abricot. Il embouchait un cor, — le cor enchanté, qui résonnait pour moi seul pendant ces tristes soirs de Spincourt…


* * *

Après l’heure de la lampe et de sa pénombre mystérieuse, un autre moment joyeux, c’était la grande fête lorraine de la Saint-Nicolas. Quelle splendeur environnait pour moi cet illustre saint, aux mains prodigues de jouets, et qui arrivait de si loin, du pays légendaire de la myrrhe et de l’encens, vaguement confondu avec les Rois mages qui s’agenouillèrent devant la crèche de Bethléem !

La Saint-Nicolas était l’unique poésie de nos hivers. Si somnolens qu’ils fussent, si engourdis par le froid, ils me représentent encore la meilleure de nos saisons lorraines.

Aux approches du printemps, des pluies torrentielles commençaient à tomber, et tout le pays n’était plus qu’un lac fangeux, où l’on pataugeait pendant des semaines. Ceux de nos soldats qui sont, aujourd’hui, terrés dans les tranchées de la Woëvre, et qui, pour exprimer l’enlizement continu où ils vivent, parlent de « déluge de boue, » ne disent que l’exacte vérité. Je l’ai connu, ce déluge, ce sol détrempé où l’on enfonce jusqu’à mi-jambe. On ne s’y aventurait que chaussés de sabots ou de fortes galoches, sous le ruissellement perpétuel de la pluie battante. Pas une place nette où poser le pied. Je me souviens encore des mines citadines et dégoûtées de mes tantes, qui nous arrivaient de Briey, pour passer « les jours gras, » comme on disait. Devant ces flaques et ces bourbiers, dont la traversée devenait un problème, c’étaient des retroussemens de jupes, dus cris effarouchés, des récriminations sans fin et des sarcasmes contre ce qu’elles appelaient « la bousotte de Spincourt. » Et, à ma grande humiliation, elles ne manquaient pas d’ajouter : « Nous autres, à Briey, nous avons le pavé ! » sur le ton pincé de Mascarille minaudant devant la précieuse : « Il fait un peu crotté, mais nous avons la chaise ! »

Cependant, les travaux de la campagne reprenaient petit à