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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/793

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sous son capuchon moucheté de frimas, avec sa grande barbe blanche et ses sourcils en broussailles, je m’étonnais de ne l’avoir jamais rencontré dans les rues de notre village. En revanche, je connaissais trop bien son horrifique épouse, la Mère la Gelée, dont la seule vue me jetait dans des terreurs folles. C’était une mendiante, une ivrognesse, à la trogne écarlate, avec un grand nez crochu où branlait une roupie, des yeux ronds de chouette, une grande bouche fortement endentée, dont l’haleine puait l’alcool. Courbée sous sa hotte, la figure flambante sous sa capuche noire, elle allait à travers la campagne, en faisant avec son bâton des gestes effrayans et en marmonnant dans les corridors d’étranges patenôtres. Un jour que je n’avais pas été sage, on fit mine de me livrer à la Mère la Gelée, qui allait, disait-on, me précipiter dans sa hotte. A Ici vue de l’affreuse vieille, je me mis à grelotter, à claquer des dents, en proie à une épouvante sans nom. Il fallut m’emporter au plus vite : j’aurais été pris de convulsions.

Dans mon imagination, cette Mère la Gelée dégageait un froid mortel, qui glaçait le sang dans les veines de quiconque la regardait, et dont la seule approche raidissait les petits enfans dans leurs berceaux. Elle était la reine sinistre de la contrée, la sauvage divinité de cette Woëvre ensevelie sous la neige, quelquefois pendant des semaines entières.

En une nuit, l’immense blancheur prenait possession du pays. Elle pénétrait sous les portes les mieux closes et s’éparpillait en un semis scintillant sur les dalles des corridors. Le matin, quand on ouvrait l’huis pesamment verrouillé, des amoncellemens de neige aveuglante, qui montaient parfois jusqu’à mi-cuisse, vous barraient le chemin. Pour rétablir les communications entre les maisons du village, il fallait entreprendre de véritables travaux de terrassement. Les paysans sortaient leurs brouettes, leurs pelles, leurs balais. On déblayait les entours des logis, on traçait des souliers et des routes. Au dehors, la circulation était suspendue. Les chevaux immobilisés soufflaient bruyamment dans les écuries closes. Au-dessus du grand désert blanc, rien ne bougeait que les ailes funèbres des corbeaux allâmes, qui s’enhardissaient jusqu’à s’approcher des étables. Des bandes de loups étaient signalées dans les bois des environs. Le garde général organisait des battues, et, de grand matin, on voyait lus chasseurs partir, en peaux de biques