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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/787

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elle-même se divisait et se subdivisait en une foule de régions. Briey, qui était alors la plus endormie des sous-préfectures, ne ressemblait guère à Longwy, petite ville militaire et déjà industrielle. Thionville et Sierck avaient aussi une physionomie à part, et, dès qu’on avait traversé la Moselle, pour pénétrer dans les cantons de langue germanique, les différences de caractères, et même de mœurs, ne faisaient que s’accentuer. Quand on arrivait à Sarreguemines, à Bitche ou à Valmunster, le dépaysement était complet. Sans éprouver la moindre hostilité les uns contre les autres, on se tournait assez volontiers en ridicule. Ceux du Haut-Pays se moquaient du parler lourd et lent des riverains de la Sarre et de la basse Moselle. Chez nous, on disait d’eux : « Ce sont des Allemoches, ou des Allemeuches ! — encore une fois sans nulle animosité et uniquement pour expliquer les différences de langages et de coutumes. Nos servantes, qui venaient de ces régions extrêmes de la Lorraine, quelquefois du Luxembourg, nous mettaient en joie par leur patois tudesque, dont elles ne parvenaient jamais à se débarbouiller complètement. Quand elles nous apprenaient qu’elles étaient originaires de Kattenom ou de Gross-Bliederstrofï, nous éclations de rire, trouvant ces noms prodigieusement drôles. La malignité de nos ménagères ne les épargnait pas. Elle s’exerçait en général contre toutes les femmes de ces pays, qui, chez nous, passaient pour désordonnées, paresseuses, amies du plaisir, déjà très contaminées de sensualité allemande. Combien de fois n’ai-je pas entendu nos commères plaisanter quelque voisine à l’accent germanique : « Oh ! vous autres, toujours spazier ! toujours mousique, toujours se rafraîchir le coeur !… » En revanche, je ne sais pas ce qu’on pensait et ce qu’on disait des nôtres à Metzervvisse ou à Gros-Tenquin.

Mais ces petites bisbilles, ces rivalités locales se fondaient dans un grand sentiment qui nous unissait tous : l’amour de la France. Il ne faut pas craindre de le répéter : nous ignorions si nous étions Lorrains. (D’ailleurs, il n’y avait plus de Lorraine depuis longtemps.) Mais nous savions tous le prix d’être Français. Je ne connais aucune de nos provinces où on l’ait été plus simplement, plus absolument, selon l’idéal abstrait, — aussi monarchique que républicain, — de la France une et indivisible. A Phalsbourg, comme à Longuyon ou à Damvillers, les fils de famille n’avaient pas d’ambition plus haute que d’entrer