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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/781

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mêmes nuances caractéristiques. Nous avons la rude écorce de la plante obligée de réagir contre des conditions extérieures défavorables, — une rudesse dont nous ne prenons pleinement conscience que lorsque, nous sommes sortis de notre milieu. Dans les pays de mollesse méditerranéenne, il est inutile de frapper aussi fort que chez nous, pour nous affirmer. A l’étonnement de nos hôtes, nous sentons soudain la disproportion du coup avec le résultat cherché, l’inutilité d’une trop grande dépense soit dans l’action, soit dans nos discours. En ce moment, hélas ! les réfugiés de notre pays foisonnent dans les stations hivernales de la Riviéra provençale : à l’âpreté de l’accent, à la brusquerie des gestes et des intonations, je reconnais immédiatement nos Lorrains.

Comment s’étonner que nous péchions peut-être par excès de combativité, alors que, depuis des siècles, la vie de notre province n’est qu’un long combat ? Sans cette nécessité de la lutte et du sacrifice, nous risquerions de tomber dans la matérialité de la Germanie. Le sentiment du devoir, ou, plus exactement, de la discipline nous sauve de la sensualité. A quoi bon vouloir faire de nous des spiritualistes malgré eux ? Notre façon de sortir du monde positif, c’est d’accomplir ce que nous croyons être le devoir. Jeanne d’Arc ne discute pas les ordres du Ciel. Elle n’essaie point d’entrer dans le commerce des Esprits, elle n’est nullement une mystique : en bonne Lorraine, elle exécute ponctuellement la consigne de ses Voix.

Le devoir, c’est de nous défendre, de lutter pour nos âmes et pour notre terre. Nous sommes des conservateurs au sens le plus large et le plus profond de ce mot. Dans les autres provinces de France, où rien ne trouble une sécurité séculaire, on sent moins que chez nous le prix des traditions locales ou nationales. Nous nous conservons, nous nous maintenons le plus possible en face de l’envahisseur qui complote sans cesse de nous défaire. Il ne faut pas interroger beaucoup nos vieilles gens pour découvrir en elles des manières de sentir ou de penser, périmées ailleurs, mais qui vivent toujours sourdement au fond des âmes lorraines et qui remontent peut-être au temps de Louis XIV.

Tous ces traits composent un caractère qui n’est point sans austérité, qui peut même passer pour dur, mais qui manifeste une belle et saine intégrité. C’est l’intégrité défensive des pays