Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/776

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L’éternel champ de bataille


I


I. — LA QUESTION VITALE

Chassée de Briey par l’invasion, une vieille amie octogénaire écrit à ma mère, sa contemporaine : « Voilà trois fois en un siècle que notre maison est occupée par les Allemands ! »

Ce cri douloureux émeut tous mes souvenirs lorrains, depuis ma plus petite enfance jusqu’aux récens spectacles d’horreurs, dont je viens d’être témoin. Il ramène à ma mémoire d’autres mots qui, autrefois, m’ont frappé, parce qu’ils me traduisaient, dans l’éclair d’une image rapide, l’impression de l’étranger devant ma terre natale, ou encore, — il faut bien le dire aussi, — la coupable inconscience de certains devant la leçon vivante que notre terre aurait dû être pour eux. Un jour que je l’interrogeais sur la Lorraine, un de nos jeunes écrivains, un Champenois, qui venait de faire son service militaire dans un fort de Toul, me disait :

— Quel pays exaltant, mais quelle tristesse ! Un cimetière et un champ de bataille !

Une autre fois, à Bar-le-Duc, où j’étais tombé en plein concours de gymnastes, j’entendis des ouvriers rémois déblatérer contre l’armée et l’un d’eux proférer cette parole impie :

— Les Allemands sont des hommes comme nous !

Un médaillé de 70, qui était là, à une table voisine de la leur, les toisa avec dégoût, en jetant à mi-voix :