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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/74

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sens commun. Parmi les données du sens commun, nous avons déjà mentionné la notion du réel, dont la connaissance a pu avoir primitivement une valeur d’utilité, l’utile et le vrai s’étant trouvés voisins dans ce stade inférieur. Quoi qu’il en soit de cette question d’origine, la science a commencé précisément quand ce premier stade a été dépassé et qu’on s’est représenté le monde extérieur comme un tout cohérent, accessible à notre intelligence ; c’est le premier article du credo scientifique dont je parlais plus haut. Sans doute, ce tout est d’une effroyable complication ; il a fallu abstraire certains élémens pour n’en conserver que quelques-uns, mais sans perdre de vue le contact des choses. Le sens commun, qui contient le sens du réel, a pour terme ultime et complètement élaboré le bon sens que Descartes regardait comme la chose du monde la mieux partagée, et qui nous conduit a bien juger et à distinguer le vrai d’avec le faux. Rappelons aussi le rôle qu’a dû jouer dans l’élaboration du sens commun le principe de simplicité ; il y a là une notion aussi féconde que vague, par laquelle nous nous laissons guider, et qui tend à produire en nous un sentiment de certitude.

Je viens d’essayer de caractériser la mentalité moyenne de l’homme de science qui croit saisir et étudier le réel. Ce tableau s’applique-t-il aux savans allemands ? Il semble que non, au moins pour ceux d’entre eux, assez nombreux, qui restent imprégnés de subjectivisme kantien. On sait que Kant, dans la Critique de la Raison pure, reprend sous une forme plus précise les vieilles allégations des sophistes grecs, d’après lesquelles « l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu’elles sont et de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas, » comme disait Protagoras. D’après le philosophe de Kœnigsberg, nous ne voyons les choses qu’à travers les formes de notre sensibilité et les catégories de notre entendement. Ces écrans interposés et dans une certaine mesure arbitraires, comme le montre le développement de divers systèmes dérivés plus ou moins directement du Kantisme, peuvent troubler singulièrement notre notion du réel et du vrai, telle que nous l’avons envisagée plus haut en partant du sens commun. Quelques-uns en sont ainsi arrivés à regarder la vérité non comme une découverte, mais comme une invention. Il y a là, au point de vue scientifique, quelque chose de très dangereux.