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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/705

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Pour les voir, ces trois figures de femme, il nous suffit des paroles du poète. Et pour les entendre, il nous plaît de croire ou d’imaginer qu’une mélodie semblable à celle du musicien « era la lor canzone, » était leur chanson.

Ainsi Gluck a deux façons, — inégales, — de n’être point Allemand. Voilà pour sa manière italienne. Et voici la seconde, la nôtre, la française, qui l’emporte et qui nous le fait plus encore admirer et chérir.

Une chose d’abord est certaine : c’est que le dessein ou la réforme de Gluck a consisté, non pas du tout à ruiner, ou seulement à contredire l’opéra français, tel que l’avait créé Lulli, tel que Rameau l’avait continué, mais à l’étendre, à le fortifier et à l’épanouir. Les cinq chefs-d’œuvre de Gluck ont été composés, — ou retouchés, (Orphée et Alceste), — chez nous, pour nous et selon nous, suivant notre goût et notre tradition nationale. En deux mots, la France n’a jamais eu de plus grand maître que celui-là, ni de plus grand serviteur. Premièrement, il est le musicien par excellence de notre tragédie, c’est-à-dire, et tout simplement, de ce que, dans l’histoire du théâtre universel, avec la tragédie grecque, il y a jamais eu de plus beau. L’opéra de Gluck, et cet opéra seul, est la tragédie française en musique. Tragédie, et non pas du tout drame, ou mélodrame, ce que devait être un jour notre « grand opéra. » Et du second genre au premier, la différence, ou la distance, est précisément la même qu’il y a du dehors au dedans, ou de la « mise en scène » des faits, des événemens, à l’expression et à l’analyse des passions ou des âmes. « L’ébauche d’un grand spectacle, » écrivait La Bruyère de l’opéra naissant. Mais c’est du spectacle même, que Gluck, en vrai poète tragique, réduira l’importance. Si dans un Orphée, surtout dans une Armide, la part et l’effet des décors, ou, comme on disait en ce temps-là, des « machines, » n’est point à négliger, il suffirait presque du palais et du temple classique pour y représenter Alceste et les deux Iphigénie. On a rappelé souvent les regrets et les craintes de Saint-Evremond, qui n’aimait pas la musique : « Ce qui me fâche le plus de l’entêtement où l’on est de l’opéra, c’est qu’il va ruiner la tragédie, qui est la plus belle chose que nous ayons, la plus propre à élever l’âme et la plus capable de former l’esprit. » Quand il se plaignait de la sorte, Saint-Evremond ne prévoyait pas que l’opéra deviendrait un jour, — quand le jour de Gluck serait arrivé, — une chose aussi belle que la tragédie ; ou plutôt qu’il serait, en musique, par la musique, la tragédie elle-même, et que, l’ayant ruinée, il est vrai, sous la forme littéraire et poétique, il nous la restituerait sous la forme sonore De quel sentiment, ou de quel