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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/704

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quelquefois demeuré fidèle à lui-même, des tragédies lyriques françaises. A vrai dire, il s’agit ici non pas de restes négligeables, moins encore méprisables, mais de morceaux de choix et de prix, dont la place changée, l’entourage ou l’appropriation plus juste et plus heureuse, a bien pu transformer, accroître, mais non créer la valeur première et la spécifique beauté. M. Tiersot encore a raison quand il écrit des airs d’Alceste : « Ils sont des modèles de beau chant, du chant italien de la belle époque [1]). » Bel canto. Quelles pages, vocales et chantantes, sont plus dignes de cette appellation et de cette louange, que les invocations d’Orphée aux monstres du Ténare ! C’est le chant, c’est la voix seule ici qui supplie et qui finit par l’emporter. Comme la lyre (que la harpe remplace) l’accompagne avec modestie, avec humilité ! Quelle suivante ici, quelle servante que la « symphonie ! » Et comme le duel tragique se livre bien entre une voix et des voix ! Il n’est pas jusqu’aux vocalises, lentes et comme traînées, sur l’adjuration dernière, qui ne gardent je ne sais quel parfum, ou quel goût d’Italie. Attendons un demi-siècle : plus nombreuses et plus rapides, mais non moins pathétiques et déchirantes, elles reviendront se presser, à chaque reprise de la romance du Saule, sur les lèvres de Desdemona. On pourrait prétendre encore, sans paradoxe et sans impiété, que deux mélodies comme la cantilène d’Alceste : « Grands Dieux, du destin qui m’accable, » et celle de Norma : « Casta Diva, » sont de même race, voire de même famille, presque de même beauté. Enfin sera-t-il permis d’être sensible à telles affinités plus mystérieuses, mais non moins profondes, du génie de Gluck avec l’idéal italien ?

Euridlce amor ti rende ;
Già risorge, già riprende
La primiera sua bellà.

Nous ne saurions reUre, dans la partition italienne d’Orphée, ce chœur des ombres heureuses annonçant à l’époux l’approche de l’épouse, sans nous ressouvenir, non d’un chœur, mais d’un trio, que forment, chantantes elles-mêmes, et conduisant Béatrice vers Dante, la Foi, l’Espérance et la Charité.

« Volgi, Béatrice, volgi gli occhi santi, »
Era la lor canzone, « al tuo fedele,
Che, per vederti, ha messi passi tanti. »
[ Purgatorio, c, XXXI.)

  1. Gluck, par M. Julien Tiersot, dans la collection Alcan. (Les Maîtres de la Musique.)