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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/676

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sa patrie. Mais elle comprenait que son frère, qui avait payé sa dette et dont on avait relevé le corps sanglant sur la plaine humide du sang des ennemis, épousât une Anglaise ; et elle lui promettait, et elle se promettait de l’aimer comme une sœur.

En 1775 et en 1812, les Anglais furent heureux d’ouvrir leurs rangs assez clairsemés aux bataillons épais « le ces Canadiens dont ils avaient jadis mesuré la vaillance. Les adversaires combattaient coude à coude, cette fois, pour défendre les uns leur terre natale, les autres leur récente conquête, tous leur commune patrie. Et ce furent nos Canadiens français qui la sauvèrent. L’administration britannique ne se relâcha point de ses défiances, du soir au lendemain. Où a-t-on vu que, d’elle-même, une administration ait désarmé ? Les malentendus se prolongèrent. Mais l’opiniâtreté des noires, leur bon droit et leur loyalisme finirent par s’imposer. Lorsque, vers 1860, la frégate française La Capricieuse visita les parages du Canada, le commandant, M. de Belvèse, alla présenter ses hommages à la descendante d’une des plus vieilles et des plus nobles familles françaises, Mlle de Lanaudière. On causa beaucoup de la France. M. de Belvèse était charmé. Cependant, pour qu’il ne commit aucune méprise, la vieille Canadienne lui dit : « Nos cœurs sont à la France, mais nos bras à l’Angleterre. » Et M. de Gaspé ajoute en s’adressant à ses amis anglais : « Cette vieille noblesse avait pris au sérieux le serment de fidélité que son père et ses frères avaient prêté aux souverains de la Grande-Bretagne ! »

Voici qu’aujourd’hui, sans rien soustraire à cette fidélité, leurs bras et leurs cœurs se sont trouvés d’accord. Sur le sang qu’ils versent pour l’Angleterre, ils prélèvent de larges libations pour la France. Ou plutôt, qu’ils défendent leur race ou leur nation, ils défendent la même cause. C’était peut-être le moment de faire visite à leurs ancêtres. Et quel introducteur plus aimable et plus sûr pouvions-nous choisir que le seigneur de Saint-Jean Port-Joli ? « Je suis né véridique, » a-t-il dit. Heureux et rare, celui qui, ayant cédé au désir d’écrire ses Mémoires, ne se décerne que ce seul éloge et le voit ratifié par la postérité !


ANDRE BELLESSORT.