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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/674

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« pour lui flamber la cervelle. » Mais, si tyrannique que voulût être la domination anglaise, elle n’avait pas plus étouffé chez les vainqueurs que chez les vaincus la générosité chevaleresque que les guerres d’autrefois avaient développée, et dont se parait le revers de leurs durs sillons. Les maux dont souffraient les Canadiens étaient plutôt l’effet des lois fatales de la conquête que de la brutalité des conquérans. Et c’est ce qui fait que les livres de M. de Gaspé ont été aussi bien accueillis des Anglais que, toutes proportions gardées, les romans où Walter Scott ressuscitait le conflit paléontologique des Normands et des Saxons.

Du reste, dans les classes supérieures, on avait assez vite sympathisé. La société anglaise, qui s’ennuyait ferme, recherchait la société française à cause de sa gaieté et des fantaisies dont elle émaillait l’uniformité de son existence. M. de Gaspé remarque aussi, très justement, que les manières des gentilshommes anglais ne différaient guère de celles des gentilshommes français, qui avaient été si longtemps leurs modèles. Un même code de politesse et d’honneur les régissait. Nos seigneurs canadiens, que la France avait oubliés sur une neige dont s’amusait Voltaire, plus aimable pour les Hurons que pour ses compatriotes, avaient accepté, sans arrière-pensée et sans mesquinerie, les obligations de leur nouvel état ; et ils restèrent fidèles au principe d’autorité monarchique dont s’était inspirée toute leur vie. Le grand-père de M. de Gaspé avait dit à son fils en mourant : « Sers ton souverain anglais avec autant de zèle, de dévouement et de loyauté que j’ai servi le monarque français. » Ce Reddite Cæsari avait de la grandeur mélancolique chez des hommes dont le cœur et l’esprit ne pouvaient battre et concevoir qu’à la française. Il se manifestait souvent d’une façon très touchante et que savaient reconnaître les seigneurs anglais. Tous les ans, le 31 décembre, il y avait bal de la Reine au château Saint-Louis de Québec ; et les gentilshommes canadiens, qui avaient leurs entrées au château, considéraient comme un devoir strict d’y paraître. La conquête ne les en délia point. Ni la distance, ni l’hiver ne les empêchaient d’y venir, ni les privations que ce voyage leur coûtait, car beaucoup d’entre eux, réduits à la pauvreté, vivaient sur des terres qu’ils cultivaient de leurs mains. Ils ceignaient leurs épées, selon l’étiquette, de vieilles épées dont le fourreau battait des pans