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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/664

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allumée, tonnaient contre les assaillans de 1775, c’est-à-dire contre les Américains qui s’enfuyaient. Et, pour achever de réjouir l’auguste présence du Prince, la mère Marseille entonna avec tout ce qui lui restait de voix : Malbrouk s’en va-t-en guerre, mironton ton-ton mirontaine !

A défaut d’autres distractions, la ville, comme les villes de la Nouvelle-Angleterre, possédait son pilori sur la place du Marché. On ne connaissait pas les voleurs dans les campagnes où les habitans n’usaient ni de clef ni de verrou. Mais, à Québec, il ne se passait pas de mois qu’un criminel ne fût exposé au poteau patibulaire et ne servît de cible aux œufs pourris de la canaille. Un bon shérif, — qui n’était pas M. de Gaspé, — eut pitié de ces malheureux et de leur terrible immobilité par des froids excessifs : il imagina un carcan qui tournait sur pivot et qui leur permettait de prendre le même exercice que des chevaux de distillerie. Malencontreuse pitié ! Les œufs, qu’ils pouvaient maintenant éviter, allaient s’écraser sur les passans ; et de tous côtés montèrent des malédictions à l’égard du bon shérif.

Mais la foule, si facilement cruelle, avait aussi ses jours de générosité. Un honnête homme de soldat fut condamné à la pendaison pour avoir tué un vaurien de son régiment qu’il avait surpris dans les bras de sa femme. Le peuple de Québec complota silencieusement de le sauver ; et les Récollets se mirent du complot. On les aimait beaucoup : c’étaient eux qui veillaient les malades et qui ensevelissaient les morts. Ils faisaient l’école aux enfans pauvres ; ils nourrissaient les misérables ; et, comme ils quêtaient toujours par monts et par vaux, ils colportaient les nouvelles ; et l’on se disait en les voyant : « Voilà le journal qui arrive ! » Le jour du supplice, le récollet, qui accompagnait son pénitent à la potence, lui manifestait une tendresse si débordante qu’à tout moment il le prenait par la tête et le serrait sur sa poitrine. Et chaque fois il imprégnait avec une fiole d’acide nitrique la corde que le prisonnier portait au cou. En effet, quand le bourreau eut retourné l’échelle fatale, la corde se rompit. D’un bond furieux, le pendu renversa quelques soldats et s’engouffra dans la foule qui se referma sur lui. Ses anciens camarades se jetèrent à ses trousses, pour la forme. Ils perquisitionnèrent même chez un tonnelier de la rue Sault-au-Matelot qui, la chandelle à la main, les promena entre ses