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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/650

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Les souvenirs d’un seigneur canadien


Si, le lendemain du traité de Paris qui, en 1763, livrait le Canada à l’Angleterre, on avait prédit aux héros vaincus de Québec et de Montréal que les fils de leurs petits-fils combattraient un jour en France pour chasser de la terre française une horde de barbares, cette prédiction les eût simplement assurés dans leur espoir de redevenir des sujets français. Que de choses, parmi les choses futures, dont la vision, loin de nous débrouiller les mystères de l’avenir, ne feraient que nous mieux égarer ! C’est une des raisons pour lesquelles ceux qui croyaient aux oracles, et qui s’appliquaient à en pénétrer le sens, ne les comprenaient jamais qu’une fois réalisés. Tout de même, les vieilles gens de la Nouvelle-France auraient été remués jusqu’au fond du cœur par cette image prophétique. Et c’est à eux que je pensais en lisant le récit des charges à la française que nos frères du Canada exécutèrent sur les hauteurs de Saint-Julien, et de ces fantastiques corps à corps commencés dans l’ombre d’un bois, où la clarté soudaine de la lune fit étinceler les yeux, les baïonnettes et les couteaux. Ainsi combattaient-ils contre les Iroquois. Toutes les anciennes formes de la guerre reparaissent dans cette guerre formidable et nous rendent plus que jamais les contemporains de tous nos morts.

Les voyageurs français, qui parcourent l’Amérique du Nord, éprouvent une très douce impression de détente quand ils arrivent à Québec, la seule ville pittoresque qu’ils aient encore rencontrée et surtout la seule dont les murs et les rues ne semblent pas dater d’hier. Je la connais très mal ; je ne l’ai vue que sous une tempête de neige. Mais elle était charmante autour du foyer où l’honorable juge Dorion me recevait avec