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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/608

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leurs maisons du train même… La vue du quartier Songis, vide, me rappela mes heures de « bleu, » un passé bien passé celui-là, et que je ne reverrai jamais. Et, tandis que le train filait, je me remémorais mes classes ; j’étais loin alors de penser que la guerre finirait par arriver pour tout de bon !

A Montereau, premières dames de la Croix-Rouge qui nous distribuent des friandises… Mais, aux gares suivantes, quelle réception ! Une foule énorme attendait chaque train pour nous donner des fleurs, des fruits, du pain frais, du chocolat, du vin, de la bière, que sais-je encore ?… Et c’étaient des applaudîssemens, des « bon courage ! », « bonne chance ! » qui nous faisaient un plaisir immense ; nous avions les larmes aux yeux, car nous sentions la France !

A Versailles notamment, — nous avions pris la ligne de Juvisy, — ce fut une véritable fête : le service de garde avait peine à contenir tous ceux qui voulaient à toute force nous offrir quelque chose, et qui nous saluaient de formidables ovations.

Contournant Paris à l’Ouest, — pour ne pas entraver les communications des armées qui opéraient vers l’Aisne, — nous pûmes cependant apercevoir cette vieille Tour Eiffel, et cela encore nous fit plaisir ; puis on fila toujours plus au Nord, par Vernon. Passant Rouen, dans Je plus profond sommeil, nous arrivâmes à Serqueux (Seine-Inférieure), à une heure, et l’on débarqua ; le parc fut formé en pleine obscurité, dans un pré, non loin de la gare, et nous couchâmes dans des wagons de voyageurs, à l’abri du froid et de la pluie ; nous étions ravis des tricots et des couvertures de campement dont on nous avait munis à l’embarquement, en prévision de la campagne d’hiver.

Le 21, lundi, une forte étape nous amena dans l’Oise, par Grandvilliers-Feuquières, où nous déjeunâmes magnifiquement, et Targis, où la deuxième pièce m’invita à déjeuner à son logement, chez un aimable Bellevillois, qui nous offrit le « schnick. » Cette partie de la Normandie est bien différente de la Lorraine ; tout y est d’une propreté scrupuleuse, d’un ordre impeccable, et cela respire la richesse ; pas d’autres arbres que des pommiers couverts de fruits, des fermes élégantes toutes fleuries, entourées de haies soigneusement taillées ; des vaches superbes, au poil luisant, paissent dans de gras pâturages, comme je n’en avais jamais vu. Je fus frappé d’une telle