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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/605

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où j’eus le plaisir de coucher au sec et au chaud dans une grange à foin !

Ma vie au train régimentaire fut tout ce qu’il y a de plus vide et ennuyeuse ; je n’avais à m’occuper de rien, sinon de moi, ce qui ne me prenait guère que quelques instans ; le reste du temps, je m’ennuyais à mourir, d’autant plus qu’il pleuvait continuellement.

Quand les troupes restent longtemps sur leurs positions, le train a, lui aussi, sa place, à plusieurs kilomètres en arrière de la ligne de feu, et n’en bouge pas ; c’est seulement les sections de ravitaillement qui marchent, l’une « pleine » à l’aller, l’autre « vide » au retour. Mais, à partir du 13, ce ne fut pas le cas pour nous.

A cette date, en effet, la victoire de la Marne était complète, et l’ennemi ayant battu en retraite, qu’allait-on faire de nous ? Prendre l’offensive ? C’était peu probable, tant qu’il y aurait encore en France des forces allemandes aussi considérables et qu’il fallait rejeter au-delà de nos frontières ; il était plutôt à présumer qu’on nous lancerait à la poursuite de l’ennemi, vers l’Argonne par exemple. Quoi qu’il en soit, on fit revenir le 20e corps entier sous les forts de Toul, en position d’attente, les lignes qu’il avait eu à défendre étant simplement gardées par des troupes de réserve.

Tandis que nos batteries gagnaient, par petites étapes, leur nouvel emplacement, en passant par Nancy, — je laisse à penser quelle réception folle d’enthousiasme fit à son cher 20e corps, qui l’avait si bien défendue, la population nancéenne, — nous suivîmes une marche analogue, en remontant vers Toul la rive droite de la Moselle. Mes camarades m’ont souvent parlé, avec attendrissement, de la traversée de Nancy, qui évoquait, pour nous, notre futur retour victorieux au quartier Songis. C’est pour vivre cette heure inoubliable que nous supportions, sans fléchir, toutes les misères de la campagne. Notre rêve est « d’en être, » quand nous rentrerons à Troyes, toute la population assemblée nous accueillant en libérateurs ! Ce sera beau ! Et en une heure, nous aurons la plus jolie, la plus chère récompense que l’on puisse décerner. Je pense que, si j’ai repris ma place ce jour-là, je serai en tête de la colonne, avec le peloton des éclaireurs ; ce sera la gloire… sans trompettes… car il n’y en a déjà plus qu’un.

Avant de partir de Flavigny, la directrice de la poste me fit