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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/601

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rituels, il sortait de son cal bol sa boîte à rasoirs et ses autres instrumens : on prenait des numéros ! Le premier de ces messieurs s’installait sur des douilles éjectées, groupées par quatre, formant ainsi un siège, sinon confortable, du moins suffisant, et notre « Figaro » opérait sous l’œil réjoui de l’aimable société. Quelquefois, les marmites dégringolaient sur nous pendant cette délicate opération, et rien n’était plus comique que l’inquiétude grandissante des deux acteurs, très pressés de s’abriter au plus vite. Un jour même, le barbier facétieux laissa en plan mon chef de pièce, la barbe à demi rasée… On en rit longtemps.

J’allais oublier notre passe-temps favori : le tir sur aéroplane. Presque journellement, nous avons eu l’occasion de nous défendre contre ces vilains oiseaux dont la curiosité faillit plus d’une fois nous être fatale. Les trois premiers jours, en effet, le feu ennemi ne nous gênait guère, les obus les plus proches étant courts de 500 mètres au moins ; mais peu à peu, grâce aux indications de leurs observateurs ailés, ils rectifièrent leur tir et arrivèrent à taper en plein sur la ligne de nos pièces. Par un miraculeux hasard, ce feu terrible ne nous blessa qu’un homme, qui fut touché en prenant son service de brigadier, le jour même de sa nomination. Et, chose plus grave, notre troisième pièce eut son frein troué, comme à l’emporte-pièce, par un éclat. Les autres batteries souffrirent plus que la nôtre : à la sixième, un caisson, — heureusement vide, — fut réduit en mille miettes. Puis, en deux jours, deux autres pièces furent démolies dans les mêmes batteries.

La batterie qui était à notre droite eut aussi un caisson démoli : il contenait des obus dont les douilles explosèrent en blessant plusieurs servans, tandis que brûlait la paille qui le recouvrait. Cette pauvre batterie n’a jamais eu de chance pendant la campagne ; elle a toujours récolté des « coups durs » en abondance ! Deux jours après, des marmites dans ses avant-trains tuèrent des chevaux et des hommes. Ces dégâts, relativement très faibles pour un bombardement de quinze jours, nous démontrèrent définitivement le peu d’efficacité des gros obus allemands ; nous ne reçûmes, en effet, que des 105 et au-dessus, y compris le 210. Tirés de très loin, ils arrivaient lentement, et leur sifflement prolongé nous avertissait généreusement de « nous planquer ; » alors, recroquevillés dans nos