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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/591

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mais les plaintes de ces malheureux me mettaient le cœur à l’envers. Une voiture réquisitionnée les transporta à Arracourt. J’ai pu me rendre compte, plus tard, combien est pénible ce transport si inconfortable ; voilà une des choses qu’il faudrait essayer d’améliorer au plus tôt. Malheureusement, quel que soit le dévouement des brancardiers, qui est généralement très grand, il leur est souvent impossible de faire mieux.

Vers 4 heures, autant qu’il m’en souvienne, — précaution « oratoire » indispensable quand on raconte des faits de guerre, — je suis descendu seul à Arracourt pour faire boire ma jument et j’ai pu rapporter un peu de pain et de vin aux autres éclaireurs qui, mourant de faim, me reçurent comme un sauveur. Le ravitaillement fut, par la suite, un de nos soucis principaux, et nous dépensâmes des trésors d’astuce pour rapporter leur part aux camarades, car nous avions rapidement apprécié les avantages d’une bonne entente, — qui n’a jamais fait défaut aux éclaireurs, — et, entre nous, il était devenu presque inutile de faire la recommandation : « Prends-en pour moi ! » Pendant cette petite promenade, les Allemands ont jugé correct de s’abstenir de tout bombardement ; j’ai été très sensible à cette délicate attention.

La fin de la journée fut calme ; à 20 heures, nous redescendions aux batteries et nous couchions autour des pièces, dans la paille, — nous étions dans un champ de blé, — quand arriva l’ordre de cantonnement pour Athienville, à 4 kilomètres en arrière, où nous devions loucher nos distributions. A peine à cheval, la pluie arriva, et quelle pluie ! Au bout d’une demi-heure, le manteau était complètement traversé, et la veste trempée.

Pour comble de malchance, la route était encombrée par d’interminables convois ; il faisait si noir qu’on ne distinguait rien à deux mètres devant soi ; pas de lumières pour ne pas renseigner l’ennemi, sauf les phares des ambulances automobiles, cornant à tout bout de champ pour avoir le passage. Nous sommes restés ainsi deux heures arrêtés, à cheval, en plein Arracourt, et la pluie n’a pas cessé un instant. Mais la guerre nous avait, du jour au lendemain, doués d’une qualité de patience inépuisable, et c’est tout juste si, de temps en temps, un juron bien envoyé rompait notre somnolence. On finit par