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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/590

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éclatemens allemands nous fait découvrir le front du 20e et du 14e ou 15e corps, s’étendant jusqu’à la ligne des collines qui ferment notre horizon. C’est la seule fois que j’aie vu des troupes évoluer sur un coin de champ de bataille. L’infanterie se replie derrière une petite éminence ; l’ennemi ne cesse pas son feu, d’ailleurs peu efficace ; ses batteries, un peu à notre droite, tirent sans être gênées ; les nôtres sont silencieuses, faute d’objectif.

Nous sommes effrayés de l’énorme autant qu’inutile consommation de projectiles allemands ; néanmoins, ce tapage infernal, si nouveau pour nos oreilles, nous impressionne ; notre offensive est arrêtée, il nous manque de l’artillerie lourde pour détruire les grosses batteries allemandes.

Quelques blessés arrivent, peu nombreux d’abord, puis, du bois qui nous fait face, débouche une compagnie qui vient chercher un refuge près de nous. Ils disent avoir eu de grosses pertes ; en réalité, peu d’hommes ont été touchés, mais, comme ils n’avaient pas d’abris, la situation était intenable. Au bout d’un instant d’ailleurs, l’émotion était passée et la confiance revenue en entendant tirer notre 75 et se ralentir le feu ennemi. Alors, très facilement, leurs officiers les ramenèrent à leurs premières positions : puis, nous autres artilleurs, leur avions si savamment expliqué les raisons de l’inefficacité des obus allemands percutans (déperdition de la gerbe partant en l’air), et vanté si prodigieusement, en revanche, notre artillerie, que leur moral s’était entièrement raffermi : le nôtre aussi…

Dans ce premier engagement, nous eûmes déjà à nous plaindre de l’espionnage allemand ; quoique bien dissimulées, nos batteries étaient battues par un tir très régulier et corrigé à souhait… Tant d’adresse était incroyable ; on en chercha la cause et on la trouva bientôt : un espion d’Arracourt réglait leur feu par l’intermédiaire de l’horloge du clocher, déplaçant l’aiguille, suivant un signal convenu. On l’a naturellement fusillé sur-le-champ, et on a arrêté sa femme et sa fille qui correspondaient, la nuit, avec l’ennemi à l’aide de lanternes.

C’est encore à ce baptême du feu que j’ai vu et soigné nos premiers blessés, qu’on amenait à l’abri derrière notre talus. Aidé de mes camarades, je leur ai fait leur premier pansement et donné à boire de l’eau additionnée d’alcool de menthe ; c’est tout ce que nous pouvions faire pour eux… et les encourager. La vue des blessures et du sang ne m’impressionnait pas,